Les collages métaphysiques de Sarah Boothroyd

Depuis ses premiers travaux en 2005, l’artiste canadienne Sarah Boothroyd questionne le temps, la liberté, le hasard ou encore la mort. À travers une esthétique onirique et musicale, ses créations brouillent les frontières entre la fiction et le documentaire et invitent, par l’écoute, à observer la réalité sous un autre jour.

Pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien ? Quelles forces ont créé l’univers ? L’existence est-elle un accident ? Est ce que Dieu existe ? As-tu une âme ? De quelle liberté jouis-tu vraiment ?

Dans sa dernière pièce Castles In The Air (2015), Sarah Boothroyd nous interroge. Cet essai radiophonique sur notre perception du monde explore l’hypothèse d’Albert Einstein suivante : « La réalité est simplement une illusion, quoique très persistante ». Les premières secondes de Castles In The Air invitent à la dérive mentale, à l’écoute méditative. Dans ce voyage à travers l’espace-temps qui remonte jusqu’à la genèse de l’univers, Sarah Boothroyd utilise des extraits de l’ouvrage du neuroscientifique étasunien David Eagleman Bis : Quarante chroniques de l’au-delà, lus et mis en ondes. On pourra notamment reconnaitre les voix de Steve Urquhart, Roman Mars, ou encore Dinah Bird.

Séduite par l’hypothèse que l’existence n’est peut être qu’une immense hallucination collective, Sarah Boothroyd rêve à plusieurs voix et soulève les limites de notre condition humaine, de notre entendement : « J’aime mettre en avant des questions existentielles qui resteront certainement toujours sans réponse. C’est une invitation à contempler le côté magique de la réalité. Je cherche à susciter le doute : la réalité n’est pas tout à fait l’idée que l’on s’en fait. » Et elle cite de nouveau Einstein : « La plus belle chose que nous puissions éprouver, c’est le mystère des choses. »


Test de Rorschach sonore

« Je cherche à créer des pièces sonores atmosphériques, cinématiques et ouvertes, qui suscitent l’imaginaire. » Les collages de Sarah Boothroyd se déplient comme des tableaux abstraits et délicieusement parlants. Abstraits par le choix des thématiques abordées : le temps (All in Time, Castles In The Air), l’existence (Sex and Death), la parole politique (Power And Freedom, Rabble Rousers) ou encore le hasard (Chance). Comme des traces de ses études en philosophie : « J’aime beaucoup travailler à partir de concepts philosophiques, cela autorise plus d’interprétation, pour moi comme pour l’auditeur. L’écoute doit laisser de la place à l’imagination, comme une sorte de test de Rorschach sonore. » … des formes dans lesquelles on peut projeter ce que l’on veut.

Dans sa palette, elle assemble de manière très musicale enregistrements bruts, archives de films, extraits de reportages et interviews : « Je recherche des matières sonores qui évoquent un lieu, une émotion, un sens. J’utilise le son pour esquisser seulement la silhouette de l’histoire, en immergeant l’auditeur dans un environnement composé de sonorités reconnaissables avec des éléments plus abstraits, un univers à la fois crédible et onirique, familier et imaginaire », explique-t-elle. Sa pièce Forest to Desert (2008), inspirée par une citation de François-René de Chateaubriand (« La forêt précède les peuples, le désert les suit ») condense en 2 minutes 35 une histoire sonore de l’humanité.

Avec All in Time (2011), Sarah Boothroyd explore « l’éternel mystère de la question du temps lui-même », intégrant notamment dans sa composition les témoignages d’un physicien et d’un collectionneur d’horloges anciennes. Corde tendue entre le passé et l’avenir, le présent n’existe pas. À l’instant où vous lisez ces lignes ou écoutez cette pièce, le temps toujours continue de filer. Sarah Boothroyd donne à entendre le changement perpétuel, l’impermanence du monde sensible en dessinant avec des sons – qu’y a-t-il de plus évanescent que les ondes sonores elles-mêmes ? – un brillant poème qui se déplie pourtant dans le temps présent de l’écoute.

Dans Rabble Rousers (2012), Sarah Boothroyd utilise des sons captés pendant le mouvement Occupy. Les chants, les cris et les slogans se mélangent, les manifestations se superposent, se répondent dans un concert global à ciel ouvert. L’écoute se déplace. Les revendications citoyennes pour l’avènement d’une démocratie réelle et pour la justice sociale composent progressivement une musique improvisée rythmée et inspirante. La parole politique, collective, en apparaît sublimée, vivante, captée dans son mouvement même. Ce travail sur la musicalité de la parole contestataire se retrouve aussi dans une autre de ses pièces, Power and Freedom (2010), inspirée par le compositeur communiste italien Luigi Nono qui n’hésitait pas, en pleine Guerre Froide, à intégrer des propos politiques à ses compositions de musique contemporaine.




Une narration polyphonique & fragmentaire

Chez Sarah Boothroyd, les histoires sont toujours portées de manière polyphonique et collective. La narration est fragmentaire et les voix humaines deviennent des éléments sonores parfois présents pour leur pure musicalité : « C’est une espèce fascinante de musique accidentelle, souvent les locuteurs n’ont pas conscience de la musicalité de leurs voix. Je m’amuse beaucoup à faire ressortir la beauté sonore de ces mélodies parlées. » Pour cela, Sarah Boothroyd utilise aussi ses compétences vocales – parallèlement, elle écrit et chante dans plusieurs groupes de musique – et apparaît ça et là sous forme de chœurs, de doublages, de bruitages qui soutiennent et amplifient la musicalité de la parole.

Grâce à l’utilisation de nombreuses archives sonores, les types de discours et les époques se croisent : « J’aime beaucoup le caractère nostalgique de ces archives, les croyances naïves qu’elles expriment, le charme de certaines locutions datées. Ces trésors apportent de la légèreté et de l’humour qui détournent des points qui pourraient apparaître un peu trop sérieux. » Parmi ses influences, elle cite les compositeurs Steve Reich, Charles Spearin, Adam Goddard et des auteurs de la galaxie radio : le Canadien Chris Brookes, l’Australien Colin Black, le Britannique Alan Hall ou encore l’Italien Alessandro Bosetti. « J’ai aussi été beaucoup inspirée par les performances vocales de Joan La Barbara, Viv Corringham ou les chœurs a capella de Zap Mama et Ladysmith Black Mambazo, pour brouiller les lignes entre parole, chant et paralangage. »

Ses compositions nous emportent dans différents tableaux, des poèmes sonores se succédant comme des rêves éveillés qui mélangent fragments de réalité, fantasmes et projections. Dans ces univers, fiction et documentaire s’entremêlent et l’écoute laisse une grande place à l’interprétation. « Je cherche à illustrer des idées comme dans un livre dont les images seraient peintes avec des sons. Je veux apporter une expérience plus que transmettre une information. » Ses collages créent ainsi un espace-temps singulier comme une métaphore de notre processus de perception lui-même.

La radio est le théâtre de l’esprit, et le collage est ce qui se rapproche le plus du fonctionnement de la conscience, ou tout du moins de la mienne : un flux de pensées, de sensations, d’images fragmentaires et aléatoires.

Sarah Boothroyd, autoportrait

Sarah Boothroyd, autoportrait, 2015

À la limite du spectre radio

Depuis 2001, Sarah Boothroyd travaille comme journaliste indépendante pour la radio et la presse, notamment pour la radio publique canadienne anglophone, CBC Radio One. « Je me suis progressivement éloignée du documentaire traditionnel pour me concentrer sur des pièces plus créatives, à la limite du spectre radiophonique ». Aujourd’hui, elle a imaginé une version octophonique de Castles In The Air financée par le Conseil des Arts du Canada et collabore aussi avec Falling Tree, la maison de production radiophonique d’Alan Hall, basée à Londres. « Au Canada, il existe des dizaines d’émissions consacrées à la création radiophonique dans les radios communautaires, mais aucune émission similaire sur la radio nationale CBC. Mes pièces diffusées sur la BBC sont parfois rediffusées indirectement par CBC au Canada. L’Europe et les États-Unis semblent avoir un plus grand appétit pour l’art radiophonique. »

Ses créations ont été primées dans plusieurs festivals internationaux (New York Festival, Third Coast Audio Festival, PRX, La Muse en circuit) et diffusées dans plus de 25 pays, notamment sur CBC Radio One, BBC, Deutschland Radio Kultur, la Radio Suisse Romande et ABC Radio National. L’intégralité de ses créations radiophoniques est disponible en écoute libre sur son compte Soundcloud.

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