Les amants du son neuf

Dans le grand catalogue des perversions sexuelles, l’écouteur n’a pas voix au chapitre. Il n’est pas recensé. Le voyeur, lui, occupe une place de choix : le regard, sans doute parce qu’on lui accorde le pouvoir de se poser sur la vérité nue, est classé comme une pratique intrusive et moralement condamnable – sauf entre gens consentants. L’ouïe n’a pas la même aura sulfureuse. Comme si elle ne pouvait capter qu’une réalité partielle et n’avoir qu’un impact limité sur l’imaginaire – ne pas déclencher de désirs trop transgressifs. Les amateurs et les amatrices de création sonore, ceux et celles qui en produisent ou qui en font la critique, savent bien sûr que c’est faux.

Récent numéro de Creation on air sur France Culture, Acoustique de l’érotisme prend acte des troubles que le son provoque dans nos corps et nos psychismes, et en répertorie quelques manifestations contemporaines. Pour son auteur Franck Thoraval (avec Nathalie Battus à la réalisation), il s’agit donc de déplacer le curseur de la morale et, dirait-on non sans ironie, de replacer le son sous le coup de la loi. Acoustique de l’érotisme va ainsi s’inscrire dans un questionnement circulaire : l’érotisme a-t-il du son ? Le son a-t-il de l’érotisme ?

14.04.14 (Creative 365 Project) CC-by-nc-nd Michelle Robinson

14.04.14 (Creative 365 Project) (Creative Commons by-nc-nd Michelle Robinson)

Pour les aider, Franck Thoraval convoque une figure tutélaire : le Minotaure, symbole d’un être dépassé par ses pulsions. Mais l’homme à tête de taureau est aussi célèbre pour son méandre, dont on ne s’échappe qu’avec le fil d’Ariane (une ligne de bonne conduite ?). Le dédale devient le motif récurrent de l’émission : la vie en est un, pas forcément ouvert à tous nos sens (et contre-sens), dans lequel la société et la morale nous enserrent. Appelant non à refouler nos désirs mais à les comprendre pour mieux les accepter, l’émission prend un malin plaisir à saper les croyances communes sur la sexualité (l’obligation de l’orgasme, l’opposition nature/culture, l’amour comme rencontre de l’autre, etc.). Elle-même épouse la forme du labyrinthe, croisant les séquences, empruntant de multiples directions ou variant les pistes. Et parfois aboutit dans un cul de sac, par la faute d’un ou deux moments moins aboutis (le théâtre érotique, le tournage porno).

Acoustique… investit donc clairement le genre de l’essai, ne visant ni l’enquête linéaire ni à épuiser le sujet – et par là même son auditoire. Agrégeant des bouts de films, interviews bonsaï et extraits d’autres productions radio, dont le culte Donjon de Maîtresse Cindy, d’Irène Omélianenko1, elle brouille les perceptions et abolit les frontières entre les genres, rendant impossible de savoir ce qu’elle a produit d’inédit.

Égarer, suggérer et stimuler – Acoustique… n’est pas loin de se caler sur une définition possible de l’érotisme.

Soupirs et halètements parsèment sa mise en ondes, comme autant de lumignons sonores attendus (et parfois trop entendus). L’essentiel est pourtant ailleurs. Certaines séquences s’avèrent profitables à l’auditeur/trice au point de vue informatif, d’autres dispensent un pur plaisir radiophonique. En voici une sélection.

Le téléphone glose

Une jeune femme reçoit l’appel d’un client. Nous l’écoutons, elle, être à son écoute, littéralement, pour répondre à ses phantasmes… lesquels sont pour la plupart… purement sonores. Il veut l’entendre boire de l’eau, laver sa vaisselle, faire des bruits d’objets sur le métal… « C’est quand j’avale que tu aimes ? » Le son devient un élément liquide dont s’abreuvent nos deux bouches latérales. Le trouble que provoque cette séquence tient à la multiplicité des niveaux de lecture : dans un premier temps, l’auditeur/trice n’entend que la call girl (et sa voix légèrement lasse, comme revenue de tout, donc sexy) et se trouve alors à équidistance avec le client, dont il figure l’image inversée mais tout aussi sensible… au son. La nature même de cette séquence provoque l’indécision : présentée comme documentaire, elle pourrait être tout autant du docu-fiction qu’une scène rejouée à partir du réel. Ce que laisse penser la seconde partie, où la voix du client, devenue audible, paraît composée par un acteur… et rompt le charme.

La marque de Sade

« Il est reçu parmi les véritables libertins que les sensations communiquées par l’organe de l’ouïe sont celles qui flattent davantage et dont les impressions sont les plus vives », lit une voix parcourant Les 120 journées de Sodome. Le devin Marquis est considéré comme le premier auteur à avoir pressenti la puissance telluriquement sensuelle de la voix comme accessoire érotique. La voix qui raconte, mais aussi celle qui hurle et refuse. Ainsi Sade s’inscrirait dans la tradition de l’oralité et du conte, comme un digne descendant de Shéhérazade. Le lecteur poursuit avec un épisode macabre où un futur veuf connaît la jouissance en entendant le supplice de sa femme, torturée dans la pièce voisine par des complices.

Les Amants-oreille(r)s

Des polochons floqués d’images de mauvais garçons ou de filles aguichantes que l’on retourne au gré de ses envies, des CD produits en binaural où les voix supposées des personnages susurrent des mots doux : dans l’imaginaire érotique, les Japonais ne sont jamais à cours d’inventivité. Avec ces dispositifs dits de l’ « Amant-oreiller » (kare pirô), le son favorise une intimité factice avec des êtres f(r)ictionnés : des « blancs » sont insérés entre leurs paroles, permettant aux utilisateurs de répondre et d’amorcer un dialogue2. Entre simulation et schizophrénie (douce), roublardise du marché et dispositif émouvant pour lutter contre les solitudes…

Prendre langue

Elle est présentée sur le site de France Culture comme « synesthète, kinesthésique, hypnotiste, acousmate, exploratrice sensorielle ». Marie Lisel3 cherche à « transformer le son en sensations physiques et sensuelles » jusqu’à atteindre la jouissance. Jamais loin de la transe lorsqu’elle « s’arrime » avec un partenaire lors de séances en face à face où ils s’échangent des sons, des éclats de voix, des souffles. Intéressant détour vers le psycho-expérimental, qui aurait mérité un temps d’exposition plus long.

Les mirages sonores de l’ASMR

Une nouvelle tendance de l’usage du son à effet sensuel et/ou thérapeutique. L’ASMR (ou « réponse automatique des méridiens sensoriels ») est une sensation de relaxation et de picotement au niveau du crâne, suite à une stimulation le plus souvent sonore. Très prisé au Japon – on n’est pas si loin ici des Amants-oreillers et des CD suggestifs – mais pas seulement, l’ASMR peut se pratiquer à distance… sur Youtube4. De nombreuses vidéos y associent des images de massages où l’effleurement du corps tient là aussi de la suggestion, à des sons binauraux de frottements, de caresses ou d’infinitésimaux chuchotements. Même s’il n’est pas évident de lâcher prise quand on est relié à un écran d’ordinateur, jamais sans doute l’oreille n’a été traitée aussi franchement comme un organe sexuel à exciter.

Acoustique de l’érotisme de Franck Thoraval. Réalisation : Nathalie Battus. Musique originale de Sylvain Ollivier. Prise de son : Delphine Baudet. Mixage : Jean-Louis Deloncle. Première diffusion : 25 novembre 2015 dans Création on air, France Culture.

Notes :

1 Le Donjon de Maîtresse Cindy est un documentaire de 2007 d’Irène Omélianenko (avec François Teste à la réalisation) sur un lieu de pratique sado-masochiste à Paris. Produit pour France Culture, il a été primé au Festival de New York. Aujourd’hui on peut écouter l’archive audio de ce documentaire exclusivement sur le site de Maîtresse Cindy.
2 Écouter un exemple de kare pirô.
3 Marie Lisel est aussi créatrice radiophonique. Elle a par exemple réalisé le documentaire Merci Madame en 2013. Voir son site personnel.
4 Exemples de vidéos ASMR. Pour une amusante introduction à l’ASMR et aux « sons qui font du bien », on peut écouter Fais-moi ouïr d’Emma Broughton sur Arte Radio.

 

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