Le Studio du Temps : travailler l’écoute en détention

Au cours de notre exploration des liens multiples entre radio et prison, nous avons observé que la prison se fait parfois lieu de création et que la radio peut devenir un outil fondamental de critique du système carcéral, aujourd’hui comme hier. Il se trouve par ailleurs qu’une prison en particulier joue un rôle important dans la préservation de la mémoire radiophonique des antennes publiques françaises. Retour sur l’expérience singulière du Studio du Temps à la centrale de Saint-Maur.

Pour quoi travaillons-nous, et pour qui ? Tout travail bénéficie à d’autres et à soi, selon différentes formes d’intérêts, l’intérêt financier en étant une. Pour un tant soit peu que la rétribution de notre travail nous satisfasse et que nous nous sentions pas exploité·es, quel autre type de profit tirons-nous du travail pour nous-mêmes ? Plaisir, intelligence, sens du devoir… Dans le meilleur des cas, notre travail s’inscrit dans un large continuum social et culturel, qui nous fait nous sentir à une place qui nous est propre et en lien avec d’autres personnes. Un maillon d’une chaîne vertueuse. Au contraire, le manque de sens et le sentiment d’inutilité sont souvent la cause d’un désengagement de la vie sociale. Nous qui sommes en situation de liberté, nous trouvons-nous suffisamment libres de penser le travail en termes culturels comme un lieu de responsabilité, d’initiative, d’émancipation ? Un lieu de développement de la sensibilité et de l’intelligence ?

Dans le milieu carcéral en France, cette question du profit du travail trouve des réponses cinglantes. D’un côté, sont monnaie courante la rémunération à la pièce et non au salaire, l’absence de contrat de travail, de congés et de protection sociale – c’est-à-dire, en fin de compte, la dérogation au droit commun –, pour le bénéfice de concessionnaires, privés pour la plupart, qui trouvent là une main d’œuvre bon marché et flexible1. De l’autre, le travail en prison représente un moindre mal pour quitter sa cellule de temps en temps, gagner de quoi aménager son quotidien de détenu·e, sous couvert du fantasme d’une réinsertion hypothétique. Autrement dit : au pire, une exploitation asservissante ; au mieux, une échappatoire vide de sens et de perspectives.

Dessin original : Émilie Seto

Depuis 1991, l’association Les Musiques de la Boulangère2 a mis en place à la maison centrale de Saint-Maur, près de Châteauroux,3 une structure culturelle au sein de laquelle a été créé un pôle de traitement, de duplication et de numérisation de fonds sonores4. Archives magnétiques de France Culture, France Musique, France Inter… une bonne partie du patrimoine radiophonique public y est sauvegardé pour le compte de l’Institut National de l’Audiovisuel. Le recrutement s’effectue au niveau national, donnant la possibilité à des détenus d’autres centrales d’être transférés à Saint-Maur pour intégrer l’atelier. Les prisonniers, volontaires, signent un contrat de travail et reçoivent une formation. Ils sont rémunérés au SMIC et tournent en alternance sur les différents postes : responsable d’équipe, opérateur de numérisation, contrôleur du travail. Le cadre professionnel, juridiquement hors-norme, n’est qu’une partie de ce dispositif nommé « Le Studio du Temps » : il faut imaginer un espace mixte conçu autour de cet équipement professionnel de numérisation sonore (studios climatisés sur dalles flottantes, double-vitrages), articulé avec des activités culturelles et de création musicale, des formations professionnelles, le tout offrant des débouchés potentiels sur les métiers du son5. « Ce qui fonctionne en général comme la cause et le signe de la déchéance (la longue peine, confinant à la “perpétuité”, qui exclut l’individu de la société et le marque comme “irrécupérable”) pourrait-il devenir une condition favorable à l’insertion actuelle du détenu dans un système d’échanges, à sa prise en charge d’une fonction correspondant à des besoins collectifs ? », s’interroge le philosophe Étienne Balibar, témoin des premières années de l’expérience6.

Au Studio du Temps, le temps justement – dimension cruciale de la détention – est partagé en plusieurs séquences : temps de travail au poste de numérisation (diversifié selon le principe de la rotation des postes), temps de formation continue et temps de création. Afin de préparer leur sortie, les détenus ont la possibilité de suivre des formations qualifiantes à d’autres métiers du son (son à l’image, sonorisation de spectacles, traitement du son, techniques radio…). Une dizaine de fois par an, ils reçoivent la visite de professionnel·les de la radio, de l’audiovisuel, de la musique, etc. avec qui ils ont l’occasion d’échanger professionnellement, de collaborer parfois directement en atelier de création7 et de se constituer un réseau. Et, enfin, deux studios de création sonore sont à leur disposition, dans lesquels ils tournent en alternance avec des projets personnels.

La méthode du Studio du Temps est d’abandonner la croyance en l’insertion par le travail pour affirmer une insertion par la culture au sens large8 : un autre rapport au droit (apporté par le contrat de travail par exemple), d’autres manières d’envisager les relations humaines que le rapport de force physique, une confrontation à l’altérité qui aura permis aux personnes de refondre leur vocabulaire et/ou de dépasser leur enfermement intérieur qui est caractéristique de la sur-adaptation à la prison, tout cela constitue des atouts majeurs pour retrouver une prise avec la vie sociale. Un certain nombre de détenus ont été embauchés à leur sortie par des entreprises de numérisation, de sonorisation, de formation ou ont créé leur propre activité. La réussite des ex-prisonniers, qui, selon l’initiateur du projet, est totale9, n’est sans doute pas sans corrélation avec le fait que le son est un vecteur culturel fort. Un des salariés de Saint-Maur témoigne à propos de son travail : « Ce qui est particulier, c’est ce rapport qu’on a avec les archives dans la dimension du souvenir. Il y a une congruence, une synchronisation entre le temps des recherches, celui des archives et celui de notre vie. On est confrontés à des archives qui datent des années 1950 pour les bandes magnétiques. À ce moment-là, nos parents écoutaient déjà la radio, et nous distraitement. Cela nous renvoie souvent à des souvenirs, à des affects, au-delà de l’intérêt à proprement parler. En entendant telle ou telle archive, nous nous remettons en perspective, notamment sur le plan social ou politique, et nous prenons de la distance avec nos souvenirs. »10

Même après plus de vingt-cinq années d’existence, cette initiative qui gagne à être connue, ou qui du moins gagne à perdurer, n’est volontairement pas médiatisée par Les Musiques de la Boulangère. Pour l’association, il s’agit de prioriser l’existence pratique du dispositif sur son image ou sa réputation extérieure. Il serait pourtant intéressant de s’interroger sur la possibilité de voir se développer des expériences similaires dans d’autres établissements. Ce développement repose notamment sur la création d’autres concessionnaires à but non lucratif comme Les Musiques de la Boulangère, dont la vocation est de faire l’interface entre l’administration pénitentiaire et des entreprises. Seul ce statut est à même de garantir que la création d’activité professionnelle prime sur l’intérêt commercial, afin que le bénéfice de l’expérience soit partagé entre le détenu et la communauté.

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Notes :

1 Lire « Travail en prison : une mécanique archaïque », par Laure Anelli et Marie Crétenot, Dedans-Dehors n°98 (revue de l’Observatoire International des Prisons), janvier 2018.
2 Cette structure, dirigée par le compositeur Nicolas Frize, construit et met en œuvre un travail de création musicale dans des lieux publics ou des lieux de travail, en associant les habitant·e·s ou usager·e·s de ces lieux au processus de création.
3 En France, une maison centrale est un établissement qui prend en charge les détenus condamnés à de longues peines. À Saint-Maur, ce sont tous des hommes.
4 Un deuxième pôle, plus récent, s’est monté à la centrale de Poissy sous la responsabilité directe de la Régie industrielle des établissements pénitentiaires, qui est l’organisme de l’administration pénitentiaire qui développe des activités de travail pour les détenus dans les établissements.
5 Cet article est construit en partie à partir des propos de Nicolas Frize issue de la rencontre « La radio en milieu carcéral » avec Élisa Portier et Nicolas Frize, animée par Virginie De Rocquigny au festival Longueur d’ondes le 30 janvier 2015 à Brest ; ainsi qu’à partir d’un échange avec Nicolas Frize réalisé en mai 2018.
6 Étienne Balibar, « Murs contre murs. (Impressions de Saint-Maur) », Lignes 1996/1 (n° 27), p. 63-77.
7 Productions radiophoniques produites dans le cadre des ateliers : Paroles du dedans : Centrale de St Maur, par René Farabet, ACR de France Culture (1992) ; L’Alphabet des bruits, par Marguerite Gateau, toujours pour France Culture (2006) ; « Haïkus sonores », créés dans l’Ouvroir de Radiophonie Potentielle d’Arte Radio (2007) : Flash info, Identité, Douce France.
8 Nicolas Frize parle plutôt d’émancipation et d’autonomisation sociale et individuelle.
9 Dans la rencontre « La radio en milieu carcéral » (op. cit.), Nicolas Frize affirme un taux d’insertion de 100%.
10 Thierry M. in « À l’écoute, l’expérience des ingénieurs du son », La Gazette des archives, 2015, n°239, pp. 151-163.

Cet article est paru dans la revue de l’Écoute n°14 (été 2018).
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