Le musicien parlant ~ Entretien avec Alessandro Bosetti

Alessandro Bosetti est né en Italie en 1973. « Musicien parlant », polyglotte, il travaille sur la sonorité des langues et décline aussi sa recherche sur le langage à la radio en jouant à la limite de celle-ci, sur l’incompréhension linguistique. Son travail oscille entre art radiophonique, art sonore et musique expérimentale ~ il ne souhaite pas être associé à un domaine en particulier, l’important pour lui étant de trouver du musical là où on ne l’imagine pas : « dans les vocalises d’une personne qui chante faux, dans la langue parlée, dans les cris des enfants, dans le chant d’un handicapé, dans les instruments cassés, dans une pause entre deux phrases, dans les sons qu’on jette à la poubelle… » Alessandro Bosetti fait sienne la phrase du pianiste Misha Menegelberg : « Je fais de la musique que je voudrais écouter, mais qui n’existe pas ». Un entretien à lire en se reportant aux extraits audio en ligne sur le site de Bosetti.

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(cc) Alessandro Bosetti by Angeline Evans on flickr

Quand tu penses à la radio, à quoi penses-tu ? Aux mots, à la musicalité de la langue, à l’écoute ou à toutes ces choses à la fois ?

Je ne pense pas spécialement à la radio ! J’écoute la radio quand je roule en voiture, et j’écoute ce qui se présente. La radio, c’est une chose qui vient de nulle part, mais qui te parle depuis le centre de la tête.

Pour toi, la radio est-elle seulement un moyen de diffusion ou bien un langage à part entière où tu déclines ta recherche artistique ?

La radio est pour moi le média idéal pour une forme mixte faite de sons et de mots. Mes premières productions radiophoniques étaient des documentaires pour la série Centolire de Radio Tre, dans les années 90. Cela m’a permis de trouver le format adéquat pour être un musicien parlant. Je dis “musicien parlant” parce qu’à cette époque, j’avais toujours un saxo à la bouche et cela me semblait problématique. Je me rendais compte qu’il était difficile de “dire” avec la musique (le fait de ne rien devoir dire de spécial, je m’en rends compte aujourd’hui, est plutôt un grand avantage). En tous cas, je voulais “dire”. La radio est alors venue à mon secours. Les field-recordings, les interviews, les collages de langages et la recomposition musicale des mots sont des éléments à partir desquels je continue à travailler encore aujourd’hui.

En 2000, quand j’emménageais à Berlin, j’ignorais totalement la tradition allemande d’expérimentation radiophonique. Le compositeur Tim Hodgkinson a écouté ma pièce Pinocchio et il m’a ensuite encouragé à découvrir l’univers de la fiction radiophonique expérimentale allemande, le Neue Hörspiel. Je n’y connaissais rien, mais dix ans plus tard, j’ai travaillé pour le département d’art acoustique de la Deutschlandradio et pour le Studio Akustische Kunst de la WDR. Je suis devenu plus familier de cette tradition, notamment à travers les œuvres de Maurizio Kagel, Barry Bermange, Alvin Curran ou encore Luc Ferrari, une grande source d’inspiration pour moi de par son ouverture totale. Pinocchio, sans le savoir, avait tout pour être un Neue Hörspiel.

La radio m’offre la possibilité d’expérimenter et de développer ma recherche artistique, mais je ne me considère pas exclusivement comme artiste radiophonique. Ça ne m’intéresse pas d’être spécialiste.

Je suis un musicien dont la musique demande des modalités d’écoute particulières, et cela fonctionne bien à la radio. Peut-être parce que mes créations ressemblent à de la radio : elles peuvent se faire passer pour de la radio sans que personne ne s’en aperçoive, elles peuvent se camoufler.

Arcoparlante est un projet où la radio et les mots sont des personnages. Un projet à travers lequel on peut explorer les limites de la radio et l’incompréhension linguistique.
[Lire la chronique d’Arcoparlante par Pascal Mouneyres sur Syntone]

Arcoparlante est une sorte de bouche-à-oreille via la radio. Un court-circuit qui fait sortir des contenus secrets du chaos sonore. Parce qu’il semble impossible d’écouter le chaos sans croire entendre des voix, des messages, des histoires. Tout est né d’une série de transcriptions d’émissions radiophoniques au son très altéré. On y entendait une voix sans pour autant comprendre la langue, ni ce qu’elle disait. Il était impossible de deviner si le locuteur était un homme, une femme ou un enfant. J’ai retranscrit fidèlement ce que je croyais comprendre. Ce procédé a créé un langage surréaliste et morcelé.

Pendant une nuit de l’hiver 2009, nous avons diffusé ces transcriptions, lues par un animateur, sur les ondes moyennes de Deutschlandradio. Nous avons demandé aux auditeurs de les retranscrire à nouveau, puis de de nous les envoyer par e-mail. Quand les transcriptions arrivaient, je les transmettais à l’animateur qui les relisait en direct. La pièce finale est basée sur ma tentative de recomposer ces fragments, un par un, en rassemblant tous les retours reçus des auditeurs.

C’est une composition de 50 minutes, un voyage dans une sorte d’inconscient collectif qui habite dans l’éther.

Dans African feedback, qui est un projet où tu as demandé à des gens au Mali et au Burkina Faso de décrire ou d’imiter les musiques expérimentales occidentales que tu leur faisais écouter, les hésitations, les vocalises ont parfois plus de sens que les mots. Cette pièce en particulier propose une écoute de la musicalité des langues, un jeu sonore qui amène à une sorte de communication de ce qui est en-deçà ou au-delà de la langue.

Cette pièce a souvent été perçue comme une espèce d’“exercice d’exotisme” sur l’Afrique. En réalité, il s’agit plutôt de musique expérimentale. African feedback m’a sans doute mené plus près de ma musique, un peu comme un remède. J’ai cherché à éviter de tomber dans le piège d’une approche conceptuelle trop complexe. Il s’agit juste d’apprécier la musique et le groove, même s’il s’agit d’un groove très distordu, sibyllin, presque invisible.

Ta recherche se situe à peu près sur cette frontière : comment écouter, jouer avec une langue, avec les mots, au-delà de leur signification, de leur sens. Une manière d’évacuer le problème de la (bonne ou mauvaise) traduction ?

La traduction n’est ni bonne ni mauvaise. Elle est simplement impossible. Quel meilleur terrain pour la création ?

Est-ce que tout cela est lié à ton expérience de vie nomade ? D’où vient ton désir de faire « sonner » les langues ?

Les langues ont toujours sonné dans ma tête. Elles sont comme des feux que je maintiens allumés en moi, et qui brûlent ailleurs.

Pour apprendre une langue, je me suis toujours aidée de l’écoute radiophonique. Mais aussi, quand je vais dans des pays dont je ne connais pas la langue, le geste d’allumer la radio reste une clé d’accès, un moyen pour me familiariser avec le contexte.

Il y a une chose qui me tourmente depuis un moment : la question de la télépathie. J’aimerais être télépathe, mais je ne le suis pas. Sans doute, il y a des gens qui le sont ou qui ont de bonnes raisons de le croire. Des personnes soutiennent qu’avant de parler, les êtres humains communiquaient par télépathie. Si cela était possible, j’imagine que c’était par des ondes radio. Alors il me semble très possible que pendant le processus évolutif, on pourrait dans le futur dédier des régions du cerveau à l’émission des ondes radio.

Mais écouter les gens c’est même mieux qu’écouter la radio. Quand j’arrive dans un nouveau lieu, j’écoute les gens. J’aime bien faire des interviews sans préparer les questions. Je me mets là et j’écoute.

Je suis curieux, inquisiteur. L’unique façon pour apprendre une langue, c’est de rester avec des personnes qui la parlent. Les langues sont de la musique pour moi, la façon dont les gens parlent, les accents, les inflexions me captivent. La quantité de nuances cachées dans quelques fractions de seconde de son est impressionnante. Le mot est un musique compressée, très dense. Et notre cerveau est capable de le déchiffrer en temps réel. Cela me fascine.

Et les langues survivent seulement si on les parle. Essayer de les garder en vie pour des raisons politiques ne vaut pas la peine. Si la langue est vivante mais oppressée, d’accord. Mais si la langue est morte et qu’elle sert seulement de trophée, alors il n’y a rien à faire. Je crois que c’est la même situation pour la musique, même si beaucoup d’institutions ne s’en rendent pas compte.

Quelle relation as-tu avec les langues que tu parles ? Préfères-tu entendre une langue que tu comprends ou écouter une langue que tu ne connais pas ?

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(cc) Angeline Evans – flickr

J’en suis arrivé à ce stade : ma mère me corrige parfois quand j’utilise le subjonctif en italien. C’est un point de non-retour. Toutes ces langues que je porte en moi sont un peu comme des animaux de compagnie. Il faut leur donner à manger, si tu ne prends pas soin d’eux, ils sont en semi-léthargie. Ou alors, ils deviennent irritables. Chaque langue est un animal différent, avec son caractère.

Et puis il doit y avoir quelque chose dans mes cheveux qui ne me rend pas italien. Les gens pensent que je suis Écossais, Slovaque ou Américain. Un jour, j’ai parlé pendant dix bonnes minutes avec une commerçante de Vernazza (Nord de l’Italie). Je lui ai parlé en italien et elle me répondait en anglais. Et même si je lui avais dit que j’étais Italien, elle aurait continué à me parler en anglais. Peut-être à cause de ma coupe de cheveux très courte. Maintenant j’ai les cheveux plus longs, il faut que j’y retourne pour voir si elle me parle toujours en anglais.

De toute façon, en ce moment, la langue avec laquelle j’ai le plus de problème, c’est l’italien. C’est une langue très baroque qui s’est perfectionnée dans le but de proliférer sans rien dire. Le climat de notre pays est une base parfaite pour ce type de développement.

L’italien est une langue magnifique, très riche, mais aujourd’hui elle n’est pas plus qu’une sorte de moisissure. Elle vit dans des espaces obscurs, humides et glissants. Actuellement la langue italienne a très peu de relief et d’intérêt dans le monde.

Je suis en train de préparer une pièce sur l’Érythrée. Comme tout le monde le sait (et l’oublie), il s’agit d’une ancienne colonie italienne et l’italien est très présent dans la langue parlée en Érythrée. En même temps, le pays est parfois comme le flashback d’une Italie qui n’existe plus, dans une sorte de passé suspendu, une condition due aussi à la situation politique. À travers des traces d’italien toujours présentes dans la langue, je suis en train de créer le portrait sonore de ce temps figé.

Quels sont tes autres actualités ?

Je viens de terminer un projet radiophonique pour le Studio Akustische Kunst qui s’appelle A collection of smiles. Pour cette pièce, j’ai enregistré une conversation prise au hasard entre des personnes dans des pièces différentes du studio de radio. Chaque voix a été enregistrée isolée totalement des autres. J’ai pu ensuite les réorganiser comme dans une sorte de motet (type de composition musicale à une ou plusieurs voix). Ensuite, toutes les voix ont été transcrites pour des instruments (guitare, piano, violon, clarinette, contrebasse, célesta et oud). La conversation s’est transformée en un contrepoint dense et reconstruit, une sorte de fugue complexe à mi-chemin entre son et sens, complètement basée sur de la conversation triviale.

Est-ce avec cette technique de transcription de la parole en mélodie que tu as travaillé sur une de tes pièces en français, Dead man, pour Silence Radio ?

Dead man est une miniature sonore semi-surréaliste, qui prend son inspiration dans les textes des chansons de Iron Maiden. Iron Maiden est un des premiers groupes que j’ai vu en live, j’avais 12 ans, c’était à Milan. C’était un concert pas terrible du tout et en même temps magnifique. Et je pense que cette expérience m’a donné l’idée que certaines choses sont tellement moches qu’elles en deviennent belles. Dead man est aussi une pièce sur la mort ou sur la conviction d’être mort. En réalité, il s’agit d’une pièce simple et pas conceptuelle, dans le sens où après beaucoup de travaux et après beaucoup de “discours”, j’ai bien aimé l’idée de travailler sur une composition instantanée dont je ne doive expliquer les raisons à personne, ni à moi-même.

 


Traduction : Amélie Agut.

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