Le monde de demain se construit-il avec ou sans le son ?

Les 27, 28 et 29 novembre dernier se sont déroulées au Centre des Congrès de la Villette à Paris les huitièmes Assises de la qualité de l’environnement sonore. Cette manifestation est organisée tous les trois ans par le Centre de documentation sur le bruit (CidB), sous l’égide du ministère de la Transition écologique et, en 2017, sous le haut patronage des ministères des Solidarités et de la Santé et du ministère du Travail1. Ce temps fort, qui a rassemblé plus de huit cents professionnel·les, technicien·nes et élu·es territoriaux/les, est l’occasion de faire un point d’étape et de décrypter les orientations des politiques publiques pour les prochaines années : « quel choix sera fait entre la maîtrise du sonore et l’écoute du sonore ? » peut-on s’interroger avec l’ethnomusicologue Michel de Lannoy.

Si depuis son lancement en 1995, les débats se sont toujours concentrés sur la lutte contre les nuisances sonores, il est important de constater que la manifestation a progressivement intégré des aspects plus valorisant pour le sonore, timidement dans un premier temps, mais de façon plus marquée depuis les dernières éditions. En 2017, le titre choisi pour ces huitièmes Assises était d’ailleurs prometteur : « Imaginons les environnements sonores de demain ! ». Allions-nous enfin entrevoir la fin prochaine d’une politique gouvernementale uniquement bâtie sur une posture curative2 de tout ce qui a trait au sonore ?

Ear plugs | CC by-sa Kristina D.C. Hoeppner

Le message inaugural de Brune Poirson3, secrétaire d’État auprès du ministre d’État et ministre de la Transition écologique et solidaire, n’a malheureusement pas pris cette direction. En témoignent les thèmes qu’elle a rappelés comme étant les préoccupations majeures du gouvernement. Face aux 57 milliards annuels du coût social du bruit en France4, face aux effets physiologiques ou psychologiques du bruit se traduisant, en Europe, en perte d’un million d’années de vie en bonne santé5, l’État entend poursuivre et accentuer la politique qu’il développe, en particulier depuis les dernières Assises il y a trois ans. Ainsi, les modalités de mise en œuvre des obligations européennes en matière de bruit ont été simplifiées6 ; en zone de bruit élevé, la prise en compte de l’acoustique sera renforcée lors de la réalisation de travaux d’isolation thermique ; les riverains d’établissements diffusant de la musique seront mieux protégés ; une meilleur utilisation des données sera faite dans le domaine de l’environnement sonore7 ; la lutte contre les nuisances sonores sera mieux prise en compte dans les politiques de l’habitat ou de l’aménagement urbain. Pour ce faire, le gouvernement veut s’appuyer sur l’ingénierie acoustique française : construction, équipements, matériaux, outils de mesures et de prévision du bruit.

Le discours, et sa traduction en actes, des organismes d’État et des différents poids lourds de ce que Dominique Bidou, président du CidB8, appelle « le peuple du bruit »9, se cantonnent presqu’exclusivement à une posture curative : quand on parle du son, on parle du bruit, comme un mal qu’il faut s’efforcer d’éradiquer. Si, au cours de ces Assises comme lors des éditions précédentes, plusieurs interventions privilégiaient une volonté de construire un avenir avec le son, il est clair que les politiques publiques continuent de s’orienter exclusivement vers une construction sans le bruit. À différentes reprises, le sociologue et chercheur honoraire au CRESSON Henry Torgue a rappelé que si, au vu des impacts économiques et de santé publique, ces actions et orientations sont louables et indispensables, il ne faut cependant pas qu’elles se bornent à envisager notre rapport au sonore uniquement sous des aspects curatifs.

Pourtant, aux Assises de 2011, l’éducation à l’écoute figurait comme une des cinq grandes orientations à mettre en œuvre10. Aux Assises de 2014, la ministre Ségolène Royal annonçait l’inscription de « l’éducation au bruit » dans la loi de transition énergétique.11 Aujourd’hui, on ne trouve plus aucune référence à l’éducation dans le dernier numéro du magazine Écho bruit consacré au bilan de l’État sur l’environnement sonore entre 2014 et 2017 ! En sept ans, on est passé de l’éducation à l’écoute à l’éducation au bruit puis, pour finir, à plus grand chose.

Au cours de la plénière d’ouverture des Assises, une forme de construction palliative de notre avenir sonore a été présentée par Laurent Cochini, directeur de l’entreprise Sixième Son12. Il s’agit de construire par le design sonore les identités acoustiques de notre monde de demain. Si Laurent Cochini s’est félicité qu’une enquête récente place comme « son préféré des Français » l’habillage sonore de la SNCF13, Nicolas Frize, compositeur, modère cet enthousiasme : « Si les gens disent qu’ils aiment bien le son de la SNCF, c’est simplement parce qu’ils l’entendent tout le temps. C’est le principe même de la musique commerciale : si on vous bourre la tête, au bout d’un moment, ça rentre en vous et ça fait partie de votre univers… Finalement, la question de l’amour ne se pose pas ».

Au cours de cette même plénière, l’anthropologue Christine Guillebaud, spécialiste de l’Asie du Sud, a montré que, dans certaines cultures comme en Inde, le son ambiant produit est « donné à entendre », lui attribuant du signifiant et impliquant d’emblée une relation à l’autre14. Dans beaucoup de langues, la sémantique est plus nuancée que la simple opposition bruit/silence. Répondant à une question concernant l’identité sonore des différentes villes du monde, Christine Guillebaud précise que « ce ne sont pas tellement les sons qui sont différents, ce sont les façons de les écouter quotidiennement qui diffèrent ». Ce constat renforce, pour Nicolas Frize, l’importance de l’éducation à l’écoute pour sélectionner ce qui nous intéresse et évacuer ce qui ne nous intéresse pas. La philosophe et psychanalyste Hélène L’Heuillet a, quant à elle, montré que la qualité de l’environnement sonore ne peut exister sans une éthique du voisinage, une éthique de la mitoyenneté : « Il faut donner du sens aux bruits du voisin d’en haut pour le faire exister à nos côtés ».

Cependant, toutes ces approches sensibles et culturelles du sonore sont limitées dans des espaces de recherche et à de la réflexion, sans traductions opérationnelles. Malgré ces voix discordantes, la grande majorité des ateliers et surtout des plénières qui se sont succédées lors de ces huitièmes Assises ont confirmé la priorité donnée à la poursuite des orientations et politiques publiques déjà en œuvre depuis quatre décennies. On continue de construire un monde sans et non avec le son. Il s’agit d’éliminer les effets acoustiques qui nous gênent. Rien, ou presque, sur comment il serait possible de s’appuyer sur les écoutes d’aujourd’hui pour construire le monde de demain.

Notes :

1 Ces ministères cautionnent la manifestation sans y participer pleinement ou directement.
2 C’est-à-dire pour atténuer les effets des nuisances sonores : législations relatives aux bruits de voisinage, aux activités bruyantes, aux bruits des transports… ; actions pour améliorer l’isolation acoustique des logements, sensibilisation et programmes de prévention du bruit au travail, des pratiques d’écoute à risque des activités de loisirs ; etc.
3 À lire/écouter sur le site du CidB.
4 Évaluation effectuée suite à une étude commandée par l’ADEME et le Conseil National du Bruit. Cette évaluation prend en compte les maladies cardiovasculaires, les troubles du sommeil, les pertes de valeur immobilière, les accidents du travail, le décrochage scolaire, la productivité.
5 À lire sur le site du CidB.
6 En fait, il ne s’agit pas de simplification, mais d’économies budgétaires réalisées en en limitant le nombre de collectivités concernés par la directive. Ainsi, des territoires préservés de nuisances sonores importantes ont été exclus. Ils auraient pourtant pu être le cadre d’expérimentations originales et constructives, valorisant le sonore dans son rôle structurant pour le bien-être et la qualité de vie.
7 Ici, les données se limitent aux mesures : « Demain sera un monde ou la donnée sera reine mais seuls ses utilisateurs avertis en seront les rois » (citation de la secrétaire d’État)
8 Association créée en 1978 à l’initiative du ministère chargé de l’Environnement, reconnue d’utilité publique, le CidB organise les Assises de la qualité de l’environnement sonore. À noter la toute récente modification de son nom, lourde de sens : de CIDB (Centre d’information et de documentation sur le bruit) à CidB, Centre d’information sur le Bruit, logotypé « CidB« , signifiant clairement son orientation sur la mesure d’intensité sonore (en référence au décibel, dB), par rapport aux considérations en lien avec le ressenti ou la construction et la valorisation de milieux riches en signifiants sonores.
9 Les grandes entreprises de transports (rail, aérien, route) ; les fournisseurs de matériel de métrologie sonore ; les cabinets d’urbanismes et d’architectes ; les cabinets consultants en acoustique ; les grand groupes des matériaux de construction, etc.
10 Lors de la plénière de clôture des Assises de 2011, Dominique Bidou notait une préoccupation relativement partagée dans les différents débats : « … Aller au-delà de la lutte contre le bruit pour rentrer dans l’univers de la qualité de l’environnement sonore ». Dans cette perspective, il insistait sur l’anticipation et l’éducation à l’écoute. Un des ateliers de ces Assises était d’ailleurs consacré, en partenariat avec la Fondation de France, à l’émergence d’un réseau d’acteurs engagés dans des actions éducatives. Le peu de reconnaissance officielle, le manque de moyens financiers, l’éparpillement géographique, la multiplicité des approches et des pratiques professionnelles, ont été des réalités extrêmement handicapantes pour la structuration efficace de ce réseau et les quelques actions menées n’ont pas été à la hauteur des ambitions, même si elles ont alimenté la réflexion et le partage. À titre d’exemple, lors des Assises de 2014, un atelier sur les observatoires sonores des territoires confié à des membres de ce réseau, n’a donné naissance à aucune concrétisation pratique, malgré la richesse des débats, laissant le terrain aux uniques actions de lutte contre les nuisances.
11 Lire sur le site du CidB
12 L’agence Sixième Son est par ailleurs un client du CidB qui lui a commandé sa nouvelle identité sonore.
13 Identité de la SNCF justement créée par Sixième Son il y a une dizaine d’années. Lire/écouter.
14 Par exemple, les voitures de grosses cylindrées, par le son qu’elles génèrent, constituent un marqueur d’appartenance à une classe sociale différenciant ceux qui n’habitent pas dans un bidonville et ceux qui y vivent.

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