Le devenir hésitant de la “post radio” ~ Entretien avec Jean-Jacques Cheval

Post radio, radio augmentée, radio numérique terrestre, catch-up radio… : le vocable qui tente de délimiter la radio du futur paraît aussi indécis que son identité même. Le Groupe de Recherches et d’Études sur la Radio (GRER) a pourtant tenté de poser quelques balises lors d’un colloque international qui s’est tenu récemment à Paris (lire notre présentation). Synthèse des perspectives avec son Président, Jean-Jacques Cheval.

L’idée même de post radio signifie-t-elle que la radio classique est en train de disparaître ?

Je suis convaincu que la radio traditionnelle va perdurer encore longtemps. Il y aura une continuité de l’ancienne avec de nouvelles formes et de nouveaux usages. Cela s’est toujours déroulé ainsi dans l’histoire des médias : un nouveau média ne supplante pas immédiatement l’ancien. Il y a une cohabitation, un métissage entre les nouvelles formes et l’ancienne.

Quelles seront pour vous les formes prédominantes de la radio du futur ? La mobilité, les nouveaux contenus ?

L’ancienne radio était tout de même assez mobile, mais il est vrai que cette mobilité va s’accroître, du fait de l’extension de la diffusion en termes pratiques. Il n’est pourtant pas certain que l’écoute soit plus large, on voit déjà que bon nombre de webradios ont une poignée d’auditeurs. En termes de contenus, un facteur nouveau me semble fondamental : la délinéarisation. Les écoutes linéaires et synchrones ne sont maintenant plus obligées. Ceci dit, les radiocassettes existaient bien avant le podcast et le streaming. Mais on n’enregistrait pas beaucoup, à l’époque.

Parmi les nouveautés les plus intéressantes à mes yeux, il y a aussi la délocalisation de la proximité : une radio locale peut-être écoutée dans le monde entier sur internet. Mais au fond l’écoute reste la même.

Le public adaptera-t-il forcément son écoute à ces bouleversements ?

Ce que nous disent les théoriciens de l’innovation, c’est qu’il ne faut pas confondre invention et innovation. Une toute petite partie des inventions deviennent des innovations, c’est-à-dire quand elles passent dans le domaine public, lorsque les destinataires se les approprient. La majorité des formes dont nous parlons pour la post radio sont actives, mais il faut compter avec le droit à la paresse d’une partie des auditeurs à qui il convient d’être passif. Tout le monde n’est pas pour l’interactivité à tout prix. Certains aiment qu’on leur fournisse une programmation complète et élaborée. Pour eux, écouter la radio sur internet, c’est déjà faire acte de métissage.

(cc) ken fager - flickr

(cc) ken fager – flickr

Vous avez dit ne pas croire à la disparition de la radio classique, notamment à cause de sa résilience historique, de sa souplesse d’adaptation. Ne craignez-vous pas qu’elle perde de sa spécificité dans toutes les convergences technologiques qui s’annoncent ?

C’est une possibilité. On peut imaginer qu’une radio, à force de rajouter des images, des textes, se rapproche d’un format internet ou télévisuel et perde son identité de média sonore. Mais une dissolution totale dans ces nouvelles formes est loin d’être certaine. La force de la radio, c’est qu’on peut l’écouter en faisant autre chose. Lire ou regarder un écran est plus contraignant que de tendre l’oreille.

Ce qui est très clairement apparu pendant le colloque, c’est l’inéluctabilité de la Radio Numérique Terrestre. Il n’y a pas d’autre choix, semble-t-il, et pourtant l’accouchement de la RNT ne se fait pas sans douleur…

La radio va être numérisée, cela me parait inéluctable. Le mouvement a déjà commencé il y a plus de vingt ans, avec l’enregistrement numérique. Aujourd’hui, la production est déjà largement numérisée. Ce qui pose problème, ce sont la réception et la diffusion. La RNT, telle qu’on nous la présente, oui, elle connaît beaucoup de difficultés. Parce que la norme exclusive choisie par la France pousse nombre d’opérateurs à traîner des pieds. Il n’y a pas d’argent dans les caisses pour la payer, pas de récepteurs, ou peu nombreux et très chers. Tout cela limite son lancement. Et je me demande s’il y a bien une volonté derrière. L’absence du CSA lors du colloque est un indicateur de ce dérèglement. Nous l’avons contacté à plusieurs reprises depuis février dernier. C’est seulement quelques jours avant le colloque que l’on m’a répondu “ah ben non, il n’y aura personne”. Je pense qu’ils étaient gênés, qu’ils n’avaient pas envie de parler de leurs propres doutes. On a l’impression d’une navigation à vue, ce qui peut se comprendre : le CSA n’est pas décisionnaire. On lui a donné une norme à appliquer, votée par le parlement, sous l’impulsion du Ministère de la Communication qui est maintenant aux abonnés absents. De plus, les grands opérateurs eux même sont en retrait. Ils savent que ça va leur coûter très cher et risque d’amener une concurrence nouvelle, même s’il n’y a pas eu beaucoup de nouveaux projets entièrement novateurs lors des dépôts de dossier pour la RNT. Les nouveaux entrants sur le marché, les futures stations, annoncent une concurrence supplémentaire au moment où le marché publicitaire se réduit et où il est plus difficile de faire des investissements. L’audience va se diluer dans un plus grand nombre de stations, la concentration qu’ils avaient réussi à opérer en FM sera plus difficile. C’est donc l’économie de la radio telle qu’on la connaît maintenant qui risque d’être mise à mal, et cela fait peur à beaucoup de gens.

Craignez-vous une fracture numérique sociale et géographique ?

Oui, si on garde la norme actuelle et si les récepteurs restent aussi chers. La diffusion en numérique hertzien coûtant beaucoup plus, les radios associatives se posent des questions. Si elles n’obtiennent pas d’aides supplémentaires, certaines vont disparaître. Mais dans une autre optique, comme l’internet mobile et l’utilisation du téléphone portable, il y a là aussi une menace parce que ceux qui sont détenteurs des réseaux de diffusion sont les gros opérateurs téléphoniques. Et si les opérateurs dans le futur obtiennent le choix dans les radios qu’ils diffusent, ils pourront aussi en écarter d’autres. La perte de la maîtrise de la diffusion au profit de l’opérateur est un risque.

(cc) Sarah Mae - flickr

(cc) Sarah Mae – flickr

Y a-t-il un déficit de débat public ?

La plupart des auditeurs ne sont pas concernés par ces débats parce que finalement c’est ce qui leur arrive dans les oreilles qui leur importe. Et en même temps, on peut le regretter parce qu’il y a quand même un enjeu important : la radio est un média qui concerne quatre Français sur cinq tous les jours, qui a une importance considérable dans la vie quotidienne mais encore plus en temps de crise. Ce média est devenu si familier pour les Français qu’ils ne voient pas la complexité qu’il y a derrière. Ils n’imaginent pas les discussions autour de la RNT. D’ailleurs, il n’y a de débat très fort qu’entre les spécialistes et quelques politiques. Un cercle étroit. Ce n’est pas propre à la France, mais très répandu en Europe.

Faut-il souhaiter une régulation forte ?

Je vais citer deux exemples pris dans les années 20 avec les modèles américain et anglais de développement de la radio. Aux États-Unis, il y a eu absence de régulation jusqu’en 1927. C’est le Ministère du Commerce qui avait la tutelle de la radio, activité commerciale comme une autre. Il laissait presque tout faire et il y avait une très grande liberté associée à un dynamisme industriel et créatif indéniable. Ceci a assuré à la radio un développement très rapide et très fort jusqu’à la seconde guerre mondiale. À l’inverse, en Grande-Bretagne, les pouvoirs publics s’en sont mêlés très tôt. La BBC était encore une radio privée avec des opérateurs privés et qui assurait un cahier des charges, avec un encadrement étatique. En 1927, elle devient une radio publique, très encadrée : couverture de l’ensemble du territoire, objectifs de contenus culturels éducatifs… Là encore, c’est un succès. Le développement de la radio britannique est considérable avant la guerre. Avec ces deux modèles, nous avons donc une double conclusion. L’absence de régulation peut être efficace dans certains domaines à condition qu’elle s’appuie sur un dynamisme privé. Mais une régulation forte avec un plan de développement est lui aussi efficace. Entre les deux, il y a eu le modèle français de l’entre-deux guerres avec une indécision jusqu’en 1944-45. Il a fallu attendre la fin du conflit pour voir les pouvoirs publics prendre en main la radio. Il y avait alors un retard en équipements de diffusion aussi bien que de réception. La radio n’était pas présente sur l’ensemble du territoire. Cette indécision a été préjudiciable à son essor. J’ai l’impression que l’on revit un peu cela aujourd’hui, à cause de cette indécision.

Au fait, d’où vient le terme de “post radio” ?

Je l’ai entendu dans la bouche de Silvain Gire, le responsable éditorial d’Arte Radio. Lui-même l’a découvert lors du festival Radiophonic organisé à Bruxelles en 2007 par les gens de SilenceRadio et l’ACSR.

Pour en savoir plus, consulter le blog du Vers la post radio, enjeux des mutations et objets radiophoniques ainsi que le site du GRER.

3 Réactions

  • chagou dit :

    Moi, à noel je me fais offrir une radio avec port usb qui lit les url de radio sur internet et je me dis que la rdio numérique terresetre n’a aucun avenir devant elle. Et c’est tant mieux.

  • chagou dit :

    Je n’ai pas encore fait de chois concernant le matériel. Il semble qu’il y ait de nombreuses propositions ce qui augure du dévelopement de ce mode d’écoute. En ce qui concerne la régulation et le respect du pluralisme démocratique, internet permet à tout un chacun de développer le modéle de radio qu’il souhaite mettre en place. Les radios existantes (et je pense aux radios associatives) sont déja sur le net étant donné le cout modique que peut représenter une diffusion via le net. Je ne vois où se trouve le pb vis à vis du pluralisme puisque l’internet est à la portée de tous.
    Aux auditeurs de faire ensuite leurs choix suivant ce qu’ils attendent de ces radios. Le pluralisme serait au contraire menacé par la RNT étant donné le cout de la diffusion. Le net, c’est plus de radios, plus de liberté et un choix renforcé…

  • jakki dit :

    L’internet à la portée de tous?
    Il faudrait parler de ça avec les personnes de plus en plus nombreuses qui vivent dans la rue ou en tous cas n’ont pas de domicile fixe.Quand je déambule sur les quais de la Seine, il n’est pas rare de voir des personnes isolées et démunies avec un petit poste de radio pour toute compagnie.
    A méditer quand même……..;-)

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