Laurence Vielle : « Le personnage de mes histoires, c’est la langue »

L’écriture de Laurence Vielle, sa voix, son énergie sur scène ont contribué à lui dessiner une silhouette artistique singulière, une sorte de « personnage-voix » que l’on aime retrouver de création en création. Diseuse publique, écrivaine à voix haute, elle sème aussi régulièrement sur son parcours quelques perles radiophoniques. Depuis le 28 janvier 2016, voici Laurence Vielle intronisée « poétesse nationale » par un réseau d’associations qui œuvrent pour la poésie en Belgique. Une mission de deux ans, qu’elle endosse avec la générosité qui la caractérise.

Laurence Vielle, par Anaïs Morin

Laurence Vielle, par Anaïs Morin

Tu es quelqu’un qui produit de la parole, mais quelle place l’écoute occupe-t-elle dans ta vie et dans ton travail ?

Il y a une phrase que j’aime beaucoup : « écoute pour voir ». Parfois, dans la rue, dans une forêt ou chez moi ou… juste fermer les yeux et voir avec les oreilles. On entre en quelque sorte au cœur du monde, du vivant. L’écoute des gens est essentielle dans mon travail d’écriture. Leur parole, leur façon singulière de dire (hésitations, répétitions, arrêts, etc.) sont souvent la matière même de mon écriture.

Tu écris et tu publies des livres, tu interprètes tes textes sur scène, parfois un enregistrement sonore vient fixer cela, parfois une création radiophonique. Avec lequel de ces « modes de propagation de parole » es-tu la plus à l’aise ?

Chaque fois, le travail scénique précède la réalisation radiophonique. Et ce n’est que certaines fois qu’il m’a semblé évident que telle œuvre scénique pouvait devenir une œuvre radiophonique (Ça y est je vole, On air, Qu’est-ce qui te fait vivre ?, Ouf). Ce sont des œuvres où la part musicale et la part documentaire ont une grande importance. Mais je crois que de toutes façons, quoi que je crée, c’est d’abord pour les oreilles, de la langue à faire entendre, à faire rythmer, à déployer. Pour moi, le personnage de mes histoires, c’est toujours, d’abord, la langue me semble-t-il.

Publier un livre est peut-être ce qui m’est le moins naturel. Et ce qui m’est le plus naturel, c’est glaner de la parole, et la restituer sur une scène, après un travail de terrain, avec les gens. J’aime par dessus tout dire les mots avec mes compagnons musiciens, compagnons de longue route – Vincent Granger, Bertrand Binet, Catherine Graindorge – ou Jokke Schreurs rencontré récemment. Pour moi la langue est fondamentalement rythme/rythmique, à dire, à faire sonner, à traverser physiquement, ou être physiquement traversée par la langue, une sève.


→ Lire notre chronique de Qu’est-ce qui te fait vivre ?

 

Et l’enregistrement sonore comme outil : est-ce que tu t’enregistres ? Est-ce que tu enregistres les gens que tu écoutes ?

Avant, j’enregistrais souvent les gens et puis je retapais/retranscrivais scrupuleusement leur parole. Ma maman m’a fait suivre des cours de dactylo dès mes 8 ans, écrire avec un clavier me constitue. Petit à petit je me suis mise à écouter avec les doigts. Je regarde la personne, je lui pose des questions, nous parlons ensemble, et en même temps, en parallèle, aussi vite que les mots qui défilent dans l’espace entre nous, mes doigts écrivent tout tout tout ce qui se dit avec le clavier. Sans aucune ponctuation, une matière extra brute. Et si je la relis tout haut, c’est une langue à part entière avec ses rythmes, ses mots qui boitent ses entorses à la langue. J’aime quand ça ne parle pas « comme il faut », et ça parle rarement « comme il faut ».

Tu interprètes aussi les textes des autres. Par exemple, en radio, on t’a entendue en tant qu’ « Arlette Robert » dans Personnologue de Sebastian Dicenaire. Est-il difficile de quitter son personnage pour se mettre au service d’autres ?

« Arlette Robert », il m’a bien plu ce personnage de Sebastian. J’ai aimé aussi comment il l’a appréhendé. Nous arpentions les quais de la Senne près de Bruxelles, en criant les mots d’Arlette, une parole à l’air. Complètement à l’air.

J’aime me mettre au service d’autres langues, chaque langue nous invite à une autre perception du monde. Pour le moment [aux mois de mai-juin 2016, NDLR] je joue « la petite Marie » dans Les Présidentes de Werner Schwab, au Théâtre le Public à Bruxelles, une langue extrêmement dense, complexe, tourbillonnante, vertigineuse et concrète cependant. Un travail très ardu pour la mémorisation, j’aime ces langues/écritures presqu’impossibles, les digérer, les tatouer dans mon être pour pouvoir les restituer, une matière vivante qui me fait respirer autre, une autre respiration pour dire ces phrases-là, j’aime respirer autrement, empreintée par d’autres langues, j’aime être le terrain d’autres langues.

Tu greffes parfois des mots flamands dans tes textes. En tant que « poétesse nationale », as-tu l’intention de sortir de ta langue pour en habiter une autre ?

Le néerlandais fait partie de ma famille puisque ma mère est anversoise. Avoir ce rôle pendant deux ans, me permet de me rapprocher de cette langue que j’aime, qui produit une autre poésie. C’est flagrant de constater combien la poésie néerlandophone est la plupart du temps concise, alors que la poésie française est plutôt bavarde et chantante.

L’expression « poète national » est surprenante. Quelle interprétation lui donnes-tu et comment fais-tu tienne la mission qu’on t’a donnée ?

La Belgique est de plus en plus en proie à une pensée nationaliste, séparatiste. Mais le projet « poète national » est joyeux et son but poético-politique est d’abolir les frontières douloureuses qui s’érigent de plus en plus entre nos communautés. Charles Ducal m’a précédée comme poète néerlandophone national et je fus pendant un an son ambassadrice du côté francophone. Maintenant, à son tour d’être mon ambassadeur. Je connaissais bien peu la poésie néerlandophone de mon pays et ce projet permet d’aller lire à droite à gauche, de publier des poèmes dans différents journaux nationaux, francophones, néerlandophones, germanophones. Et surtout ce projet est prétexte à faire émerger la poésie, le souffle poétique.

Cette fonction t’astreint à produire de la poésie sur l’actualité, dans un contexte de surcroît pas très léger, en Belgique comme ailleurs. Est-ce une difficulté ?

C’est difficile de mettre des mots sur les attentats. C’est terriblement nécessaire aussi. Il y a par ailleurs un collectif de poètes bruxellois parmi lequel la poésie s’écrit en différentes langues (arabe, espagnol, portugais, néerlandais, français, etc.). Tous les membres de ce collectif ont écrit un poème sur les attentats.

Le 3 mai nous sommes allés en fin d’après-midi sur les marches de la Bourse au centre ville, là où il y a le tapis de bougies/fleurs/mots pour les victimes. Et nous disions tous ces poèmes, tour à tour. Le public était tout à fait silencieux, interpellé. J’ai ressenti la nécessité de prendre la parole, mettre des mots singuliers sur cet événement extrêmement récupéré par les médias, la politique sécuritaire actuellement très à droite en Belgique. J’ai ressenti la force du poème. Et comme le poème ainsi posé proféré en lien avec le monde manque aujourd’hui.

La poésie peut-elle servir à lutter ?

Oui.

Laurence Vielle, par Anaïs Morin

Laurence Vielle, par Anaïs Morin

Dans le cadre de ton mandat de poétesse nationale, des créations radiophoniques viendront-elles porter les productions poétiques ?

Ce serait une formidable occasion pour mettre la création radiophonique à l’honneur ! Je vais donc dès à présent imaginer un événement là autour. Je pense aux différents festivals de poésie en Flandre, Bruxelles et Wallonie, les agrémenter de séances d’écoutes radiophoniques d’œuvres liées à la poésie, ce serait formidable. J’ai toujours aimé les écoutes radiophoniques qui nous plongent dans le noir et avive nos oreilles.

Cet article est d’abord paru dans le n°6 des Carnets de Syntone. Abonnez-vous par ici !

De Laurence Vielle, à écouter :

  • La croyable histoire de Théo, claqueur de langue (2002), une épopée comique avec le chanteur et accordéoniste Matthieu Ha.
  • On air (2011), du premier au dernier souffle, un voyage dans l’air qui nous entoure et qui nous lie les un·e·s aux autres.
  • Qu’est-ce qui te fait vivre ? (2014), une création musicale et documentaire, née lors d’une résidence au Centre Hospitalier psychiatrique La Chartreuse de Dijon. Lire notre chronique sur Syntone (septembre 2016).
  • Ouf (2015), dernier ouvrage paru, livre-CD, prix de l’Académie Charles Cros dans la catégorie « parole enregistrée », éditions maelstrÖm, 15 €. Lire cette critique par Vincent Tholomé.
  • Et aussi en tant qu’interprète, récompensée par le Prix du festival Les Radiophonies 2010, dans Personnologue de Sebastian Dicenaire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *