« La version originale de nos propres vies » : l’histoire orale comme outil de réappropriation

Il existe dans la création radiophonique et sonore une branche aussi minoritaire, aussi résolue, aussi généreuse que les personnes qu’elle donne à entendre : les œuvres d’histoire orale. Retour sur la dernière en date en langue française : Rock against police. Des lascars s’organisent.

Archive de journal-tract publié par le collectif Rock against police.

« C’était avant tout l’idée de prendre la parole, pas de la donner. On n’avait pas les moyens de donner la parole, mais on trouvait les moyens de la prendre. Une parole collective, qui se faisait à tâtons. » Samir, l’un des initiateurs de Rock against police, évoque ainsi, dans le premier épisode d’une série documentaire éponyme, la naissance du réseau qui organisa, de 1980 à 1983, plusieurs concerts gratuits et autogérés au milieu de diverses banlieues françaises. Une « musique sociale issue du quotidien », visant à réunir jeunes immigré·es et jeunes prolétaires. Une tentative de « renégocier une place dans la cité », à mille lieues de « l’antiracisme larmoyant » comme du stéréotype des quartiers populaires, des jeunes et des immigré·es que véhiculent à l’époque – et aujourd’hui toujours – les médias de masse. « Le projet principal », précise Mogniss, un autre fondateur, « c’était de faire en sorte que les gens deviennent acteurs de la transformation de leur situation sociale. »1

Épisode 1 de Rock against police.

Rock against police. Des lascars s’organisent, une production indépendante de 20172, prend le temps de déployer, en six épisodes d’une quarantaine de minutes chacun, l’émergence, les manifestations et les retombées de cette « parole collective » et de cette « musique sociale ». À travers le prisme de cette expérience se trouvent abordées les multiples autres luttes qui animaient alors les quartiers populaires : anti-impérialistes, de l’enseignement, culturelles, du logement, contre les expulsions, contre les crimes racistes et sécuritaires endeuillant régulièrement les habitant·es des cités (18 morts pour la seule année 1980). Les six épisodes permettent, après une plongée dans le contexte social et politique de la France d’alors, de développer la spécificité des différents concerts, c’est-à-dire la logique qui a présidé à leur organisation en fonction des territoires où ils se tenaient : Paris, Marseille, Lyon, Vitry, Nanterre. Une histoire infiniment plus riche que le seul évènement, en forme de point d’orgue, auquel on ramène immanquablement l’ébullition de toute cette période : la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. Une histoire qui manquait, comme le démontrent les nombreuses diffusions du documentaire sur les antennes de radios associatives ou webradios situées dans des quartiers populaires ou émanant de luttes locales3.

Archive d’un journal-tract de Rock against police.

À l’instar de divers·es intervenant·es de la série, ses autrices et auteur choisissent de se présenter par leurs seuls prénoms, Phuong, Pierre et Sara, comme pour refuser un statut à part, que ce soit porte-parole, commentateur, commentatrice, journaliste, sociologue. Pour assumer, sans position surplombante, le rôle de relais critique d’une foule d’anonymes. Pour faire corps commun, dans ce récit venu d’en bas, avec les personnes interviewées et, au-delà, les habitant·es des quartiers populaires d’hier et d’aujourd’hui. Les autrices, les auteurs, ce sont elles et eux. Car il ne s’agit pas, ici, de faire œuvre au sens narcissique du terme, mais au contraire, de trouver comment, maintenant, prolonger le geste d’il y a plus de trente ans. Comment garder vivante la mémoire des luttes qu’il portait et, dans le même mouvement, nourrir celles de ce début de 21ème siècle. Comment continuer à inventer les outils pour prendre la parole et rendre audibles ces multiples voix que l’histoire officielle se plaît à ignorer. Premier son de ce documentaire rétrospectif : une manifestation des années 2010 contre les violences policières – avec, en guise d’introduction, la scansion de ce slogan : « Crimes policiers et crimes racistes, 30 ans après rien n’a changé ! »

Né de « la découverte d’un journal-tract » de Rock against police et de « la recherche universitaire de l’une d’entre nous »4, le documentaire s’inscrit dans la veine, d’autant plus précieuse qu’elle est rare, des travaux d’histoire orale, d’histoire populaire et d’histoire engagée. Les créations francophones dans le domaine se comptent rapidement. Entre 2006 et 2008, le collectif Lames-de-Sons réalisait Avignon 1974, « récit de l’émeute de la prison d’Avignon », puis Ça coûtera cher de nous foutre en l’air, « l’histoire de deux luttes qui se sont déroulées dans les Ardennes françaises de 1979 à 1984 », et enfin Quai de la gare, sur une opération dite de « rénovation urbaine » à Paris5. En 2011 paraissait Nous sommes dans la frontière. Enquête en centres d’hébergement d’urgence et de réinsertion sociale, un recueil de témoignages sous forme de « manuel pour les habitants des villes », par le collectif Précipité6. En 2012, Pierre Barron, Raphaël Mouterde et Frédéric Rouziès retraçaient l’histoire de Radio Lorraine Cœur d’acier à travers Un morceau de chiffon rouge7. En 2014, Marc Monaco, Sarah Fautré et Éric Collard sortaient Toxcity, « une histoire orale de l’héroïne à Liège »8. Entre 2014 et 2016, enfin, un groupe anti-nucléaire diffusait quinze épisodes de quarante minutes sur l’atome et ses catastrophes, Nucléaire, la fabrique de l’oubli9.

En dépit de leur grande disparité aussi bien politique et thématique que formelle, ces différentes pièces partagent plusieurs similitudes dans leur démarche. Un travail collectif de longue haleine, d’abord, qui questionne, pour la plupart d’entre elles, les rôles habituellement séparés entre les personnes qui tiennent le micro et celles qui parlent dedans. La volonté, ce faisant, de se réapproprier des outils d’analyse et d’expression afin de transmettre des réalités sociales et politiques passées sous silence. L’importance, enfin, accordée à l’oralité et, ce qui est intimement lié, le parti-pris du temps long. Le temps, précisément, du chamboulement des formats radiophoniques, de l’écoute de paroles minoritaires, de la réappropriation, du collectif. Le temps qu’il faut pour constituer un langage commun et pour donner corps à des archives autrement inexistantes.

Épisode 1 de Nous sommes dans la frontière.

« Si on devait se libérer, c’était par nous-mêmes et à partir de notre culture. », explique dans Rock against police Rabha Attaf, une participante du réseau. Quoiqu’elle parle alors spécifiquement des luttes des femmes maghrébines dans les années 1980, la phrase vaut tout aussi bien pour la démarche du documentaire en tant que tel. Articulés autour des témoignages de protagonistes, ses six épisodes intègrent une abondante documentation, lectures de tracts ou de journaux de l’époque10, extraits d’émissions de radios libres, de plateaux de télévision (par exemple un échange sans complaisance entre jeunes de cité et journalistes d’Antenne 2) ou de concerts. L’on peut regretter le caractère fragmenté et parfois un peu mécanique de la musique, surtout dans une création où elle aurait pu jouer un rôle plus inventif et plus politique. Reste, et c’est essentiel, que la réalisation, soignée, comme l’écriture, très sobre, se placent toutes entières au service de la parole.

Archive de journal-tract de Rock against police.

Rock against police restitue ainsi dans toute sa force et ses nuances un moment aussi riche que méconnu de notre histoire sociale et culturelle, constituant non seulement un important travail de mémoire, mais un important travail pour le présent. Comme le formule bellement Mounsi, un acteur de ces luttes des années 1980, dans le troisième épisode : « Il faut essayer de prendre ce dont on vous a dépossédé·e. La plus grande effraction, je reviens toujours à ça, c’est celle de l’intelligence. Il faut prendre des mots. Ça nous permet d’être debouts et de ne pas être la caricature que le juge, la police ou les journalistes voudront donner de nous. On ne sera pas une sorte de version sous-titrée par les journaux, mais une version originale de nos propres vies. »

À écouter :

Notes :

1 Les citations sont extraites du documentaire.
2 Les auteurs et autrice ont perçu une bourse Brouillon d’un rêve sonore de la Scam pour ce projet.
3 Radio Dragon, Radio d’ici, Radio Gratte Bruyère, Radio Dio, Radio Octopus, Radio Saint-Affrique, Radio Grésivaudan, Radio Panik, Radio Canut, Fréquence Paris Plurielle, La Locale, Radio Cayenne, Radio Klaxon, Radio Vassivière.
4 Présentation du documentaire sur le site dédié, http://rapdocsonores.org.
5 Les trois documentaires sont en ligne sur http://vestibule-sonore.com/?cat=5.
6 Ce travail a fait l’objet d’une publication sous forme de trois livres-CD. Les archives sonores sont écoutables sur http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=5671.
7 Le documentaire a été publié sous forme de coffret CD aux éditions NVO. La première partie est en écoute sur http://www.unmorceaudechiffonrouge.fr.
8 En écoute sur http://toxcity.be. Lire à ce propos sur Syntone : « De l’expérimentation sociale au romantisme noir : cinq documentaires autour des drogues », de Juliette Volcler en 2016.
9 En écoute sur https://lafabriquedeloubli.noblogs.org.
10 Certains disponibles en ligne sur http://rapdocsonores.org/index.php/archives-2/.

Cet article est paru dans la Revue de l’écoute n°12 (hiver 2017-2018). Abonnez-vous par ici pour recevoir nos articles en primeur !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

 

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.