La radio, fenêtre sur l’inhumanité des prisons

Il existe, sur les radios associatives non commerciales françaises, de nombreuses émissions en direction des prisons. Prenant le plus souvent la forme de transmission de messages des familles aux prisonnier·es, par répondeur ou en direct, elles sont diffusées sur un réseau de radios chrétiennes comme sur des antennes non confessionnelles1. Dans plusieurs grandes villes de France, des stations socialement et politiquement engagées émettent également des programmes de critique de la prison2. Elles permettent de relayer la parole des détenu·es (de l’intérieur vers l’extérieur, donc, et non seulement l’inverse) et de casser l’omerta de l’univers carcéral.

Dessin : Émilie Seto

« Si la pénitentiaire veut bloquer une information, c’est pire que les militaires », explique par téléphone celui qui se surnomme L’Infâme, détenu à Réau (Seine-et-Marne), dans l’émission l’Envolée du 9 mars dernier sur Fréquence Paris Plurielle (FPP)3. Atteintes aux droits humains, violences des surveillants et surveillantes, suicides ou décès violents en prison échappent souvent aux actualités. À l’écart des médias de masse, des émissions sur des radios associatives tentent d’y remédier : outre l’Envolée, on citera notamment Passe-muraille (Radio Galère), Papillon (Radio Dio), La petite cuillère (Radio Canut) ou Ras les murs (Radio Libertaire). En donnant la parole aux sans-voix que sont les prisonniers et prisonnières, elles transmettent une toute autre réalité de l’enfermement et, au-delà, de l’organisation sociale dans son ensemble. Pour ces programmes, critiquer la prison, c’est en effet non seulement critiquer une institution, mais aussi s’opposer à toute forme d’écrasement des minorités.

L’Infâme délivre une version très différente de la prise d’otage de la prison de Réau – survenue en avril 2016 – que celle détaillée dans la presse4. Pour demander leur transfert dans une autre prison et dénoncer leurs conditions de détentions, trois détenus avaient retenu un gardien dans une cellule à l’aide d’une sorte de poinçon. « Quand il y a des surveillants qui entrent dans les cellules à trois heures du matin, sans motif légal, et vous sortent du lit pour vous mettre la tête dans les toilettes… ben vous êtes obligés de vous défendre. », dit-il d’une voix calme sur FPP.

« Nous ne supportons plus une prison qui tombe sur nos têtes. » (Samy, détenu aux Baumettes, sur Radio Galère)

Depuis le fond de sa cellule des Baumettes, le 28 août 2017, un détenu appelle l’émission Passe-Muraille sur Radio Galère, à Marseille5 : « J’effectue actuellement une grève de la faim ». La voix est haletante. Samy Miout se trouve au bâtiment historique, qui, dans un état de ruine, devrait être détruit à l’été 2018. « Nous ne supportons plus une prison qui tombe sur nos têtes. Il y a la gale, des cafards, des champignons, le staphylocoque », témoigne le détenu6. Il agit en solidarité avec son codétenu, Abdelhalim Trazie-Bi, qui a fait plusieurs tentatives de suicide et réclame une prise en charge psychiatrique. En réponse, les gardiens « ont coupé l’eau. Ils nous ont enlevé le frigo. On ne peut même plus se laver ». Suite à cette émission et à une campagne d’associations pour les droits humains, la presse locale s’est emparée de l’affaire7. Puis l’ONG Confluences l’a consignée dans un rapport d’enquête sur la prison marseillaise8.

« Tout faire pour que la vérité se sache. » (Sylvia, animatrice de l’Envolée sur FPP)

Les détenu·es n’ont pas le droit, officiellement du moins, de posséder un portable, et l’accès au téléphone fixe est extrêmement réglementé et surveillé. Alors, la plupart du temps, les récits de prisonniers et prisonnières sont partagés par la lecture de leurs lettres à l’antenne. Et souvent, ce sont leurs avocat·es ou des proches qui relayent leur colère, leur combat ou leur détresse sur les ondes. « Ils prennent des risques de représailles à témoigner. Donc on partage les témoignages et on n’agit qu’avec leur accord », expose Sylvia de l’Envolée, qui émet sur les ondes de FPP depuis un peu plus de quinze ans9. Bien plus que de la radio, l’Envolée est un collectif anti-carcéral qui édite aussi un journal. En y participant, Sylvia veut « tout faire pour que la vérité se sache ». Pour elle, l’émission de radio « permet de médiatiser directement les injustices et de dénoncer le manque d’accès aux soins, à l’hygiène et aux droits ». Une médiatisation qui peut servir de protection : Abdelhalim Trazie-Bi a fini par être été transféré à Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône), où il bénéficie enfin d’une prise en charge psychiatrique.

« La dernière image que j’ai de lui, c’est : inconscient, traîné par les surveillants au sol. » (Anne, compagne d’un détenu, sur FPP)

La plupart du temps, cependant, les émissions anti-carcérales ne peuvent que constater les graves entorses aux droits humains, qui se terminent parfois par des morts. À l’image du témoignage glaçant d’Anne Guénantin, donné le 15 septembre 2017 à l’Envolée10 : son compagnon, Adil Taychi, est décédé le 12 février 2016, à la maison d’arrêt de Sequedin (Nord) d’un ulcère à l’estomac non-soigné. Deux jours plus tôt, l’homme avait fait un malaise lors du parloir avec sa compagne11. « La dernière image que j’ai d’Adil, c’est : inconscient, traîné par les surveillants au sol. », raconte-t’elle sur FPP. Puis elle explique son combat pour que la vérité soit mise à jour12.

Après le récit de L’Infâme, Sylvia peine à reprendre son souffle. « Tu m’as fait remonter des souvenirs », dit celle qui a connu la détention en 2011. « La taule, c’est trente-quatre ans de ma vie. Mon père a été incarcéré quand j’avais 7 ans. Aujourd’hui c’est mon compagnon qui y est. », nous précise-t’elle. Plusieurs animateurs et animatrices de l’Envolée sont comme elle passé·es par la prison – une expérience qui leur donne du savoir, de la répartie, et la détermination à faire de l’émission le maillon d’une chaîne de dénonciation et de défense des droits. Au point d’avoir contribué, avec d’autres, à la création récente d’un Syndicat pour la Protection et le Respect des Prisonnier(e)s13. De la radio libre, au service d’un peu plus de justice sociale.

Notre dossier « radio et prison »

Notes :

1 On trouvera une liste d’émissions de messages en direction des prisons sur http://prisons.free.fr/radios.htm.
2 Cf. des listes non-exhaustives de ces émissions anti-carcérales sur les sites de l’Envolée (qui anime aussi un journal) ; et de Passe-Muraille.
3 L’Envolée du 9 mars 2018.
4 Fin de la prise d’otage à la prison de Réau, en Seine-et-Marne, in Le Monde le 30 avril 2016.
5 Émission Passe-Muraille, sur le 88.4 MHz de Radio Galère à Marseille, les 4e lundi du mois, de 20h à 21h30. Radio Galère a par ailleurs une autre émission, plus ancienne, de messages en direction des prisons : Parloir libre, chaque jeudi à 20h30 et chaque samedi à 20h.
6 Passe-Muraille du 28 août 2017.
7 Marseille : Des détenus dénoncent une nouvelle fois « l’enfer des Baumettes », in 20 Minutes, le 6 septembre 2017.
8 Lire à ce propos « Une prison digne d’une dictature » : un rapport épingle l’enfer des Baumettes à Marseille, par Pierre Isnard-Dupuy in Bastamag le 24 janvier 2018.
9 L’Envolée s’écoute tous les vendredis de 19h à 20h30 sur Fréquence Paris Plurielle.
10 L’Envolée du 17 septembre 2017.
11 Lire à ce propos, le témoignage d’Anne Guénantin (avril 2016) auprès de l’Observatoire International des Prisons.
12 L’enquête judiciaire a fini par attester d’une « non-assistance à personne en péril ». Lire à ce propos, Le médecin de la prison mis en cause dans la mort d’Adil Taychi, in La Voix du Nord, 13 octobre 2017.
13 Deux des fondatrices du SPRP parlent de leur démarche dans L’Envolée du 26 janvier 2018.

Cet article est paru dans la revue de l’Écoute n°14 (été 2018).
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8 Réactions

  • je me permets de rajouter à la liste des émissions de radio « prisonières »
    hors tension : magazine bricolé par les détenus à la prison de Toul (54) diffusée mensuellement sur les ondes de radio déclic

    http://radiodeclic.fr/shows/hors-tension/

    bonne écoute

  • Steph de Gomb dit :

    Je me permets de signaler une création sonore radiophonique réalisée avec des détenus qui vient d’être diffusée sur France culture :
    https://www.franceculture.fr/emissions/creation-air/au-tribunal-des-mots

  • Le tabou semble grand et profond en France en ce qui concerne le milieu carcéral. En est-il de même pour les médias ? Participent-ils a l’omerta ou la subbisent-ils par manque de droit d’accès ? Doivent-ils faire plus de lumière sur les prisons ?

    • Syntone Syntone dit :

      Je dirais que les deux cohabitent. Il est difficile pour des journalistes d’accéder à la prison dont les portes ne peuvent leur être ouvertes qu’à l’occasion de visites parlementaires. De plus, en général, l’administration pénitentiaire ne communique pas sur les évènements graves, en particuliers sur les suicides. Au-delà de l’aspect « faits divers », la prison intéresse peu la plupart des médias. Et, problème inhérent au fonctionnement de la presse, beaucoup de publications se contentent par facilité de relayer la communication de l’administration pénitentiaire et des syndicats de surveillant·es, sans s’intéresser à la parole des détenu·es. Eux/elles-mêmes n’ont souvent pas bonne presse comme dans le reste de la société. (Pierre I-D)

  • Roesch dit :

    Vous avez oublié de citer la Clé des Ondes , radio bordelaise ,90.10 ….

  • alexandra dit :

    Merci de vous être intéressé à ce sujet et de l’avoir traité.
    Un peu partout en Europe s’amorce l’arrêt de la bande FM, quel avenir pour la réception de la radio dans les prisons ? Je doute que les cellules soient dotées de postes numériques…

    Bonne continuation,
    Alexandra

    • Syntone Syntone dit :

      Bonne remarque, effectivement, la question de la diffusion numérique de la radio pose la question de l’accessibilité des auditeurs et des auditrices puisqu’ils et elles devront s’équiper de nouveaux postes. Ainsi, si l’abandon de la FM survient, les populations les plus fragiles auront des difficultés à accéder à la radio. À garder à l’esprit… (Pierre I-D)

  • Syntone Syntone dit :

    Bonjour. En réponse aux signalements d’autres émissions radiophoniques ou créations sonores : bien évidemment, la liste des émissions que nous mentionnons ne prétend pas être exhaustive tant les radios associatives sont nombreuses en France. Et nous n’abordons pas les autres exemples qui se font à l’étranger. Merci des compléments que vous apportez dans vos commentaires !

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