« La galère s’amuse » : quand la radio escamote la prison

En 2014-2015 étaient créées dans la maison d’arrêt des Baumettes, à Marseille, cinq histoires sonores de 5 à 8 minutes qui détonnaient – et détonnent toujours – par rapport aux productions radiophoniques couramment réalisées en milieu carcéral. À l’occasion de leur mise en ligne intégrale sur le site d’Oufipo et du lancement de notre dossier radio et prison1, retour sur Hey Jo, comment tu vois le problème ?, de Radio Baumettes.

jbdodane, « Marseille, calanques », CC by-nc, avec vue sur la prison des Baumettes (toits verts) dans la calanque de Morgiou

« – Hey Jo, hey, et toi, comment tu le vois le problème, concernant ta détention ?
– Dans ma détention, je vois aucun problème. Alors je vais te dire que moi, je suis au Club Med, au Club de Mise en détention.
– Ah oui, c’est sympa comme sigle !
– Et j’ai pris le séjour avec pension complète, et toutes les options de ce séjour.
– C’est bien joli !
– Voilà, j’ai l’impression d’être sur un paquebot, j’ai remplacé « bâtiment » par « paquebot » (…). Les étages, pour moi, c’est pas des étages, c’est des ponts. Et sur les ponts, il se promène quoi ? Des clients. Avec des stewarts. Et quand j’entends parler de « gamelle », moi, ça me fait pas bien dans ma tête, je suis pas un chien. Moi je voudrais qu’on l’appelle « room service ». Je suis au mouillage dans la calanque de Morgiou.
– Oui c’est vrai qu’on est tout près.
– (…) Ils t’offrent le séjour avec le ciel bleu en permanence, la mer bleue en permanence, l’air marin que tu respires tous les soirs. Parce que t’as pas de fenêtre, ils ont pensé à ça, te faire respirer l’air de la mer. »

Ainsi Jo a-t-il fait ses débuts, en 2014, dans l’équipe de Radio Baumettes, un atelier radio initié douze ans plus tôt par l’Association socioculturelle et sportive de la prison du même nom. « Courte ou longue, la détention c’est déjà difficile à vivre, et moi j’ai choisi de la vivre positive. », continue-t-il dans ce premier épisode de Hey Jo. De cette transposition initiale du décor carcéral naîtra une mini-série qui accomplira le double exploit de transmettre une critique des conditions de détention par les détenus eux-mêmes et d’être diffusée hors des Baumettes : une première fois à huis clos pour le concours de la fiction d’humour de la SACD en 2015 (le jury saluera mais ne récompensera pas la création), une seconde en public, début 2016, lors du festival Longueurs d’ondes, partenaire de ce prix. De telles autorisations de sortie des sons demeurent étonnamment exceptionnelles. Dès 2002, les productions de cet atelier radio par et pour les détenus avaient vocation à n’être diffusées qu’en interne, sur un des canaux télévisés. La journaliste radio Élisa Portier, qui continue aujourd’hui à porter l’atelier de Radio Baumettes avec sa structure La Revue sonore, propose néanmoins régulièrement que des programmes soient retransmis à l’extérieur. Il faut, pour ce faire, l’écoute préalable et l’accord explicite de quatre instances : la Direction de la maison d’arrêt, la Direction interrégionale des services pénitentiaires, le Service pénitentiaire d’insertion et de probation, et le ministère de la Justice2.

Hey Jo, comment tu vois le problème ? est né d’une amitié nouée en cour de promenade entre Willy, qui participait aux sessions de Radio Baumettes, et Jo, qui défendait une conception originale de l’enfermement. D’habitude, les détenus conduisaient des entretiens en plateau avec des invité·es et profitaient de cet atelier pour parler et entendre parler d’autre chose que de la prison (la physique quantique par exemple)3. L’imaginaire de Jo fournissait là une belle matière pour construire à plusieurs une fiction sur la détention, toute en autodérision et portée par un solide aspect documentaire. Des personnalités fortes, une sélection d’instants vécus, de l’écriture, un beau travail d’improvisation et d’invention verbale, une complicité et un enthousiasme palpables dans le studio, et voilà cinq saynètes d’enregistrées. Pour les peaufiner : un habillage de musiques et de bruitages, ainsi qu’un indicatif pêchu.

 

« Le rêve », 5ème épisode de la série Hey Jo, comment tu vois le problème ?, de Radio Baumettes

 

Les affres du confinement dans des bâtiments très vétustes se voient tournées en ridicule : les cafards s’introduisant dans les « cabines » deviennent de potentiels « agents doubles » soumis à une palpation de sécurité, et les douches en extérieur, de la « thalasso ». La violence carcérale se trouve elle aussi mise à distance par le burlesque : les bagarres se transforment en épiques batailles napoléoniennes et, dans le dernier épisode (le seul à être joué à partir d’un texte entièrement écrit), l’emploi du temps millimétré du quotidien est narré sous forme de publicité onirique pour une croisière de luxe. L’austérité questionnable des conditions de détention dans les prisons françaises est mise en perspective dans un épisode sur « les bonnes adresses », en l’occurrence certaines prisons espagnoles où l’enfermement n’empêche pas l’accès à une piscine, à des courts de tennis ou à un cinéma, le tout en mixité hommes-femmes. Aux Baumettes, côté sport, conclut l’un des artistes du verbe, « y a plus de racket que de balles ». Bref, un questionnement profond, derrière l’humour, sur ce que signifie aujourd’hui l’enfermement en France – un dévoilement de la peine réelle qui est effectuée, plus pénible que la peine officiellement prononcée. Un détournement facétieux des traditionnels messages codés pour dévoiler les coulisses carcérales et s’en extraire, le temps d’un mot d’esprit, d’un fou rire contenu, d’une brève histoire filée à plusieurs. Un dynamitage de l’environnement mortifère par une explosion de vitalité.

Après plusieurs menaces de fermeture (notamment en raison de l’interruption des subventions des collectivités locales depuis 2016), Radio Baumettes emménage en ce mois de juin 2018 dans un studio dédié au sein d’un bâtiment neuf de la maison d’arrêt. La remise en état de la prison a occasionné de nombreux transferts et l’équipe de radioteurs va elle aussi être complètement renouvelée. Élisa Portier a déposé des demandes d’autorisation de diffusion extérieure pour cinq productions récentes de l’atelier.

« – Donc en fait, ta solution à toi, c’est non pas la croisière s’amuse, mais la galère s’amuse quoi.
– Ah si tu veux le prendre comme ça, oui, prends-le comme ça.
– Oui, tu verras que tu te porteras mieux.
– Bon, il manquera juste les rames qui dépassent des fenêtres pour faire avancer le schmilblick.
– Bah ceux qui veulent ramer, qu’ils rament hein !
– Oui, y en a toujours qui rament.
– Voilà.
– Mais on les aidera.
– Tout à fait.
– On fera preuve de solidarité.
– Tout à fait. En cas vraiment vraiment de panne d’énergie, on sortira les voiles. »

À écouter sur le site d’Oufipo :

  • Hey Jo, comment tu vois le problème ?, de Radio Baumettes (2014-2015)
  • La radio en milieu carcéral : rencontre, lors de la douzième édition du festival Longueurs d’ondes, avec Élisa Portier, reporter, réalisatrice et productrice, intervenante à la Maison d’arrêt des Baumettes, et Nicolas Frize, compositeur, qui accompagne depuis 1991 des détenus de la Maison centrale de St-Maur à la formation aux métiers du son, à la numérisation d’archives sonores et à travers des ateliers de culture et de création musicale.

Lexique annexe fourni par La Revue sonore

La maison d’arrêt des Baumettes se situe chemin de Morgiou à Marseille, au pied de la magnifique calanque de Morgiou.

La gamelle : repas servi aux détenus (en cellule à la maison d’arrêt des Baumettes).
Pomme : dessert quasi-quotidien. Ou remplacé par… une compote de pommes.
Promenades : cours grillagées, à l’extérieur, dans lesquels un détenu peut « sortir », une ou deux fois par jour.
Fouille : avant et après chaque sortie ou contact avec quelqu’un de l’extérieur (parloir ou extraction). Étape obligée pour s’assurer que rien d’interdit ou de dangereux ne pénètre dans une prison. Les cellules font aussi l’objet de fouille inopinées. Souvent pour chercher téléphones portables ou drogue.
Extrait (être) : sortie momentanée de prison, pour un motif médical ou judiciaire. Cette sortie se fait « encadrée » par la police, ou la gendarmerie, ou l’administration pénitentiaire.
Cantine : terme courant pour désigner l’ensemble des produits (produits d’alimentation, sanitaires) que les détenus peuvent acquérir à l’intérieur de la prison avec leur pécule propre. Le détenu doit remplir une fiche de commande appelée « bon de cantine » ou “bon de livraison”. II y a souvent des problèmes de ruptures de stock ou de délais très longs (des mois parfois) entre la commande et la livraison.
SMPR : Service Médico-Psychologique Régional. Disons que c’est « l’infirmerie » psychiatrique de la maison d’arrêt qui se trouve elle aussi au cœur de la détention (pas loin de la radio).
Multimédia : Activité « multimédia » (accès à l’informatique pour réaliser un travail personnel ou collectif) de la maison d’arrêt des Baumettes. Comme toutes les activités les places sont « chères ».

Notes :

1 Retrouvez trois autres articles sur ce thème dans notre revue de l’Écoute n°14 (été 2018).
2 Entretien avec Élisa Portier le 18 juin 2018.
3 Voir à ce sujet sur Syntone le reportage de Clément Baudet en 2017 : « Radio Baumettes, un espace de liberté en milieu fermé ».
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Un article conçu en complicité avec Oufipo

Le dossier « radio et prison » continue dans le n°14 de la Revue de l’écoute. Abonnez-vous par ici !

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