« Je descends la rue de Siam » : où l’on perçoit le son sous l’encre

Revue et journal de critique littéraire qui donnent régulièrement une place à la création radiophonique1, Hippocampe démarre une collection de livres. Un des premiers titres de la maison d’édition lyonnaise – Je descends la rue de Siam, carnets sonores et photographiques – est signé d’un homme de son et d’image : Jean-Guy Coulange, auteur de créations radiophoniques, musicien et photographe.

La publication est originale, peut-être unique en son genre, et en la feuilletant on se dit qu’on aimerait en lire beaucoup d’autres. Rares en effet sont les recueils de paroles sur le son, encore moins de notes d’artistes sur leur travail : on pense aux Propos d’un tailleur de son, Yann Paranthoën, recueillis en 1990 par Alain Veinstein (republiés en 2002 aux éditions Phonurgia Nova), et puis c’est à peu près tout. Le fantôme de Paranthoën plane d’ailleurs dans l’ouvrage de Coulange : les déambulations de ce dernier dans les carrières de granit de l’Île Grande convoquent plusieurs fois le souvenir de l’homme de son breton et son rapport à la pierre du pays.

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Mais revenons à l’ensemble : un écrin soigné, une typographie sophistiquée que l’on pourra trouver simplement élégante ou un brin trop précieuse. Malgré peut-être une fausse note – une errance touristique dont on aurait pu se passer, seul récit non connecté à un projet artistique : Californie –, les « carnets » de Jean-Guy Coulange nous font connaître avec générosité l’élaboration d’un projet de création : les détours que celui-ci emprunte, les obstacles qu’il rencontre, les inévitables conflits entre fantasme et réalité, les concessions nécessaires, les moments de grâce, les coups de pot, les doutes de l’artiste comme ses actes décisifs.

Au départ il y a un déclic. Comme quand on enclenche un appareil photo, ça donne une trace. Parfois cette trace s’incruste, tenace, obsédante.
J.-G. C., « Aran, une autre histoire du Vent », p. 92.

Portsall, Île Grande, Ella ! l’âne d’Amorgos, Qui est Le Havre, Aran… : la plupart des projets de Jean-Guy Coulange commencent d’abord par un voyage. Partir, quitter sa zone de confort, son home studio, constituent la première grande décision. La suite est plus aléatoire : Coulange sait pourquoi il est venu, pas toujours où il va, et c’est ce qui rend ses pérégrinations intéressantes.

L’écriture sonore ne consiste pas à mettre un micro devant un objet, une voix, un instrument, une scène ; c’est dessiner l’espace qui naît entre ces éléments, la distance, le rapprochement, l’éloignement.
J.-G. C., « Piano », p. 117.

Tout en offrant un écho (ou un pré-écho) à l’écoute de ses pièces radiophoniques, les lignes d’écriture de Jean-Guy Coulange se savourent en tant que telles. Plus qu’une documentation artistique, Je descends la rue de Siam est aussi un exercice littéraire en soi : ces « carnets » ne sont pas des brouillons, mais une prose que l’on imagine construite à partir de prises de notes « sur le vif » ensuite réagencées – à la manière, justement, d’un documentaire sonore qui lui aussi se nourrit de réel brut que l’on découpera, modèlera, recomposera en studio.

Encore une fois, la restitution de la réalité n’est pas la réalité tout simplement parce que la réalité échappe à notre écoute (à notre regard), nous avons besoin de la réécrire, de la recomposer pour tenter d’exprimer ce que nous n’avons pas tout à fait entendu et qui nous paraît être la bonne image, l’image juste de ce que nous avons cru entendre.
J.-G. C., « Marins », p. 88.

En alternance avec les projets de création sonore (et parfois en relation intime avec eux), Je descends la rue de Siam présente également des notes de travail photographique : portraits de marins, paysages grecs. Si l’ouvrage donne souvent à voir, que donne-t-il à entendre ? Texte et image savent dialoguer dans un livre, mais on n’a toujours pas trouvé la manière d’y inscrire physiquement du son. L’ouvrage renvoie néanmoins au site personnel de l’auteur où toutes ses pièces sont en écoute : quelque part, les créations radiophoniques continuent de mener leur vie en autonomie.

Le son est souvent au cœur du propos de ce livre, mais il est paradoxalement l’éternel absent que l’on devine sous les mots, dans la matière même du papier, et que l’on pourrait percevoir dans l’air que l’on brasse en tournant les pages. Et c’est une belle invitation à tendre l’oreille un peu plus loin.

  • Jean-Guy Coulange : Je descends la rue de Siam. Carnets sonores et photographiques – éditions Hippocampe, 2016, 128 pages, 16 euros. À commander sur le site de l’éditeur.

Notes :

1 David Collin, producteur-coordinateur du Labo sur la RTS, intervient régulièrement sur la création radiophonique dans les colonnes d’Hippocampe (revue et journal). C’est également lui qui préface l’ouvrage de Jean-Guy Coulange.
 

 

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