« Heavyweight » rend le passé plus léger

En boxe, le terme « heavy weight » désigne la catégorie poids lourds. Mais le titre du podcast de Jonathan Goldstein pour Gimlet Media est une métaphore : ici, les poids lourds, c’est ce que l’on traîne derrière soi toute sa vie et qui nous ralentit. Heavyweight est une série sur les regrets qui taraudent, les questions laissées en suspens, les blessures d’enfance qu’on n’arrive pas à oublier.

Moving Box (CC by-nc : Ahd Photography)

Chaque épisode de Heavyweight est sobrement intitulé d’un prénom. Dans Buzz, le premier épisode, Jonathan Goldstein convainc son père d’aller retrouver son oncle, à qui il ne parle presque plus, pour tenter de remonter à la racine de leur inimitié. Dans Gregor, Goldstein pousse une vieille connaissance à réclamer un objet qui l’obsède : un CD d’enregistrements de musique africaine qu’il a prêté à un ami, vingt ans auparavant. L’ami, alors musicien dans la dèche, les a gardés et samplés dans des compositions qui sont devenues des tubes planétaires. Depuis il est devenu la superstar Moby, alors que Gregor réalise des spots publicitaires pour des produits ménagers et a le sentiment d’avoir raté sa vie. Par l’entremise de Goldstein, Gregor va retrouver Moby pour réclamer une fois pour toutes le CD qui l’a rendu riche et célèbre. Julia, elle, est une journaliste reconnue, mais ça ne l’empêche pas d’être encore hantée par le harcèlement qu’elle a subi au collège. Un souvenir en particulier l’obsède : un jour, ses bourrelles sont venues frapper à la porte de chez elle. Terrorisée, elle n’a pas ouvert. Aujourd’hui, elle se demande encore ce que ces filles étaient venues lui dire et décide de retrouver ses camarades de l’époque pour le savoir.

Comme beaucoup de podcasts documentaires, Heavyweight s’intéresse donc aux histoires singulières. Mais il se distingue du goût dominant pour le récit brut par une passion assumée pour la mise en scène et l’écriture. La subjectivité de Jonathan Goldstein, la particularité de son point de vue, sont omniprésentes. C’est dans l’intersection entre une thématique simple et universelle (le temps passé, les regrets, la perte) et une forte idiosyncrasie (l’humour et la sensibilité de Goldstein) que réside la réussite de cette série.

Chaque épisode débute de la même façon : Jonathan Goldstein s’enregistre en train d’appeler son amie Jackie, selon un scénario qui se répète : il tombe mal, elle a autre chose à faire et elle finit par lui raccrocher au nez. La mise en scène fonctionne comme une sorte de petit cartoon inaugural, mais on peut aussi la lire comme une mise en abyme du rôle qu’incarne Goldstein : l’ami d’enfance qui voudrait que rien n’ait changé, l’adulte qui n’accepte pas qu’on soit « passé à autre chose » — et qui insiste, même quand on lui claque la porte au nez. Épisode après épisode, Goldstein se met en scène comme un Juif canadien angoissé, un ami intrusif, un détective amateur, un New Yorkais ironique et un auteur sensible fasciné par le temps qui passe et ses difficultés à y faire face.

Écrivain et humoriste, Jonathan Goldstein a l’habitude de mélanger écriture à la première personne et matériau documentaire. Il a produit plusieurs épisodes dans ce style pour This American Life et animé pendant huit ans WireTap, où il mêlait fiction, documentaire et improvisations téléphoniques avec ses proches. « J’avais l’impression que mes compétences particulières, si on peut les appeler comme ça, s’exprimaient au mieux avec des personnes que je n’avais pas peur de déranger », explique-t-il au New Yorker. Cette expérience se déploie avec brio dans Heavyweight, où Goldstein démontre comment on peut entrelacer ses réflexions dans le récit de la vie des autres, sans pour autant les cannibaliser, et passer avec aisance de l’autodérision ironique à l’émotion la plus brute.

Cette maîtrise narrative préserve Heavyweight de l’écueil qui le guette : la tentation du happy end, d’un monde où les conflits trouveraient toujours une résolution apaisée, où un cinquième acte viendrait toujours clore les béances. Si certains épisodes s’en approchent dangereusement, la plupart s’achèvent en demi-teinte — dans ce qui est moins la célébration d’une rédemption illusoire qu’une méditation sur la façon dont le le temps nous sauve autant qu’il abîme.

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