Faire de la radio sans les yeux

À la radio, l’ouïe suffit-elle ? On admet facilement que les personnes handicapées visuelles entretiennent un rapport privilégié avec le son. Mais cette idée reçue cache dans la pratique un problème d’intégration. De plus en plus dépendante de l’informatique, la production radiophonique actuelle est tout aussi excluante que salvatrice pour les mal- et non-voyant·e·s. À l’ère du tout-virtuel et de l’écran-roi, comment travaille-t-on pour les ondes sans les yeux ?

Dans le studio de Vivre FM, l'animateur Benjamin Moro et la main du réalisateur Dominique Lemaître. Photo : Mélissa Barra.

Dans le studio de Vivre FM, l’animateur Benjamin Moro et la main du technicien Dominique Lemaître. Photo : Mélissa Barra.

Tandis que le panneau « On Air » s’allume, Benjamin Moro caresse instinctivement la mousse de son micro de la main gauche. Le frottement est doux, inaudible, et pourtant systématique. Le geste permet de localiser l’outil de travail dans l’espace et de moduler sa voix. « J’ai besoin d’habitudes et de repères précis, pour ne pas perdre de vue mon micro », sourit l’animateur aux lunettes noires lorsque démarre un morceau de musique et que le voyant rouge s’éteint.

Benjamin Moro est né aveugle. Depuis 2004, il anime en direct la matinale de Vivre FM, une radio associative francilienne consacrée au handicap. Son second outil de travail est une page blanche, sur laquelle il fait délicatement glisser le bout des doigts. Son conducteur est creusé en braille par ses soins. « Je suis resté au paléolithique. J’ai toujours sur moi ma tablette avec un poinçon pour faire des trous. On m’envoie en ligne un conducteur de trois heures d’antenne, que je lis via synthèse vocale, puis il me suffit d’une demi-heure pour le réécrire en braille. »

Aussitôt Benjamin Moro se remet à réviser son texte en silence, le flux d’une synthèse vocale féminine résonne dans le studio à une vitesse inintelligible. Cette voix robotique n’est pas pour l’animateur. Elle permet au technicien du son de naviguer entre WinMedia Radio, le logiciel de programmation, et Sound Forge, celui du montage. Séparé de Benjamin Moro par un mur de quatre écrans d’ordinateur et une console de mixage, Dominique Lemaître est malvoyant et ce, depuis l’enfance. « Je vois les lumières », précise-t-il. Mais pour savoir ce que le programmateur a inséré dans la liste de diffusion qui se trouve devant lui, il doit se servir de ses doigts et de ses oreilles. Dominique Lemaître a décidé de faire de la radio son métier en 1997. Un choix pour lequel « il faut s’accrocher », dit-il, « au départ, on ne voulait pas de moi. »

S’il y a un public pour lequel la radio demeure l’élue des médias d’information et de divertissement, c’est bien celui des personnes déficientes visuelles. Et pourtant, d’après certaines interrogées, les métiers des ondes figurent parmi les plus difficiles d’accès. Puisque la radio n’est pas juste une profession de l’ouïe, les marges de manœuvre sont plus restreintes pour les non- et malvoyant·e·s. À ce jour, il n’existe pas en France de formation diplômante destinée à ce public et « aujourd’hui, tout se fait à l’écran » souligne Olivier Bénard, qui se présente comme un des premiers ingénieurs du son aveugles de France. Formé « sur le tas » en 1984 par Jacques Chardonnier, ancien directeur du Pool Son à Radio France, il fonde en 1992 l’association Médiaphonie, un studio de formation radio pour handicapé·e·s visuel·le·s.

Portrait sonore d’Olivier Bénard, de l’association Médiaphonie, animateur de l’atelier radiophonique de l’Institut National des Jeunes Aveugles à Paris.

Le geste qui sauve

« À l’époque, on créait différemment », explique Olivier Bénard. « Tout le système analogique de production faisait travailler l’oreille et les mains. Au début c’était dur, parce que couper et coller une bande magnétique demandait une adresse extrême. Avec le temps, j’ai appris à monter plus vite qu’un voyant car j’écoutais à deux fois et demi la vitesse. » À l’ère du montage artisanal, le point de coupe correspondait à ce relief perceptible lorsqu’on touche du doigt la tête de lecture d’un magnétophone Revox ou Studer. « Puis, on coupait avec son ciseau et on collait avec une réglette », décrit-t-il. Pour lui, l’adaptation des outils de production analogique se limitait à l’achat d’une réglette automatique. « Cinq ou six fois plus chère qu’une réglette normale, elle permettait de coller un scotch au bon endroit d’un seul geste. »

Après l’ouïe, le toucher était l’instrument du (de la) professionnel·le des ondes. Bien avant Vivre FM, Benjamin Moro raconte avoir travaillé, pendant les années 80, comme animateur et DJ dans une radio libre. « À trente ans, je me suis retrouvé tout seul face aux trois platines, mon bac à vinyles et un micro. J’ai une mémoire tactile qui me permettait de reconnaître la plupart de mes 45 tours, en touchant soit la texture de la pochette, qui va avoir une échancrure ou un bout de scotch, soit l’étiquette du disque. »

Au milieu des années 90, l’introduction de l’informatique a commencé à façonner la méthode radiophonique qui est celle d’aujourd’hui : regarder pour écouter, pour produire. D’une part, la fabrication s’est partiellement dématérialisée, les bobines laissant la place aux fichiers numériques. D’autre part, la production radio est entrée dans le champ de la représentation visuelle : comment monter les sons aujourd’hui sans l’appui graphique des formes d’onde ? « L’ordinateur m’a exclu de mon propre métier » soupire Benjamin Moro, qui fait désormais des vinyles un usage personnel.

Numérique et système D

Le passage de l’analogique au numérique est pourtant loin d’avoir été brutal. Ce n’est qu’en 2005, par exemple, que Radio France a abandonné l’usage des bandes magnétiques. À Médiaphonie, la domination progressive des logiciels s’est traduite en une généralisation, progressive aussi, des systèmes D. « Comme on ne pouvait pas se servir de la souris, on avançait et on reculait sur un son avec les flèches du clavier. Plus tard, on a adopté une molette, comme celles qu’on utilise pour la vidéo, avec des boutons auxquels on a attribué les raccourcis essentiels du montage : point in, point out, scinder, etc. », explique Olivier Bénard.

Globalement, les développeurs des logiciels de montage et de programmation sont peu enclins à adapter leurs produits pour les déficient·e·s visuel·le·s : le marché est trop petit. De fait, des programmes comme Sound Forge, Audacity et Goldwave s’avèrent accessibles car simples et truffés de raccourcis clavier. Pour utiliser certains logiciels, les non- et malvoyant·e·s font appel à des prestataires spécifiques, comme le CECIAA. Ceux-ci développent des scripts adaptés selon les besoins de chaque utilisateur et utilisatrice. À Radio France, « deux journalistes, Lætitia Bernard et Hakim Kasmi, sont régulièrement consultés pour adapter le matériel en fonction de l’évolution de leurs besoins », explique Sophie Coudreuse, responsable de la mission handicap.

Chez Vivre FM, Dominique Lemaître travaille sur une interface de programmation WinMedia avec un script sur mesure, doublée d’une plage braille installée à côté de sa console de mixage. C’est une longue tablette qui lui permet de reconnaître au toucher le code temporel et le nom des sons qui s’enchaînent dans la liste de diffusion. L’AGEFIPH, l’organisme en charge de l’insertion professionnelle des personnes handicapées, finance pour partie ces équipements.

Pour lire le conducteur à l’écran, Dominique Lemaître utilise un afficheur braille Easy 80 en complément de la synthèse vocale. Photo : Mélissa Barra

Pour lire le conducteur à l’écran, Dominique Lemaître utilise un afficheur braille Easy 80 en complément de la synthèse vocale. Photo : Mélissa Barra

Pour mieux entendre, d’abord écouter

« J’aurais jamais pu faire de la radio en analogique » insiste Dominique Lemaître. Même son de cloche de Samuel Hirsch, un des deux réalisateurs/mixeurs d’Arte Radio, malvoyant aussi. Atteint d’une maladie génétique de la rétine, il travaille en grossissant sensiblement la résolution de son écran d’ordinateur et utilise un bras articulé pour l’approcher à moins de vingt centimètres de ses yeux. « Mais je connais par cœur [le logiciel] Samplitude. Il y a des choses que je pourrais faire les yeux fermés. »

Au-delà d’une querelle des anciens et des modernes du son, les professionnel·le·s handicapé·e·s s’accordent sur un point : il faut démythifier le lien qu’ils ou elles entretiennent avec le monde sonore. « Un aveugle n’entend pas mieux qu’un voyant », insiste Olivier Bénard. « Je trouve que lorsqu’on a un sens en moins, on n’a pas un sens en plus. Ce qu’on a en plus, on le fabrique avec le vécu », renchérit Samuel Hirsch. Une personne mal ou non-voyante se doit d’être « plus attentive », selon Benjamin Moro, pour qui la radio sans les yeux c’est, avant tout, être à l’écoute de ce qui est enregistré. « Vos yeux vous rendent paresseux. Moi, je ne prépare pas mes interviews. J’écoute mes invités car leurs paroles sont le tremplin de mes questions » précise l’animateur, comme pour nous rappeler qu’avant tout, le travail du son commence par l’écoute.

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