Et si on jouait, du matin au soir ?

Récréatif et enfantin, le documentaire radiophonique À quoi tu joues ? imaginé par Léa Minod et Chloé Sanchez se veut un encouragement au plaisir et à la liberté, à la possibilité d’une présence au monde qui irait bien au-delà des normes sociales, apprises et intériorisées depuis l’enfance. Son élaboration même, foncièrement joueuse, n’aurait pu se faire sans la participation d’adultes qui se sont prêté·es au jeu d’une création collective, en envoyant plus de 200 enregistrements et montages sonores.

Chaque homme cache en lui un enfant qui veut jouer (Friedrich Nietzsche)

What you can't see CC-by-nc-nd Daniel Silliman

What you can’t see (Creative Commons by-nc-nd Daniel Silliman)

Jouer, exister

« J’ai arrêté d’être chorégraphe, j’ai arrêté d’être architecte, j’ai cessé d’être institutrice. J’ai arrêté d’être docteur, j’ai cessé de m’inventer des vies, d’autres vies, et je me suis demandée pourquoi… pourquoi j’avais arrêté de jouer ». C’est par ce constat que débute À quoi tu joues ?, une création sonore participative et collective, confrontant les enregistrements de nombreux/ses participant·es et les interviews du psychologue Jean-François Vézina et du pédagogue André Stern.

Le jeu, c’est ce moment d’enthousiasme, qui nous donne des ailes. Albert Einstein disait que jouer est à la base de toute recherche sérieuse. Alors, se demande-t-on ici, pourquoi s’éloigne-t-on progressivement  du jeu, au fur et à mesure de la vie lors du passage à l’âge adulte ? Est-ce vraiment inéluctable ? Et pourquoi faudrait-il l’accepter ?

Ainsi que le souligne André Stern, la première chose que fait un enfant lorsqu’on le laisse tranquille est de jouer, et si on ne l’interrompait pas, il jouerait toujours. Pour Jean-François Vézina, il n’y a que peu de différence entre jouer et aimer, entrer dans cet autre temps, « cet entre-temps », où l’on est pleinement présent·e et où chaque seconde compte.

Le sens du jeu

Pourquoi ne laisse-t-on pas les enfants jouer toute leur vie ?  Pourquoi les adultes ont-ils cessé de jouer ? Les autrices, Léa Minod et Chloé Sanchez, ont proposé à une vingtaine de participant·es de briser cet état de fait, de passer une journée entière à jouer, depuis le réveil au coucher, et de se livrer à l’enregistrement de cette expérience.

La confrontation sonore qui en résulte donne à entendre des adultes qui inventent des jeux au milieu de leur quotidien et se replacent dans la posture de l’enfant intérieur. Faire de la musique en grignotant des corn-flakes, espionner ses voisins, faire parler une pomme ou un radiateur, converser avec son reflet dans le miroir, sourire aux gens dans la rue, faire de la musique avec son digicode, porter la couronne des rois jusqu’à la machine à café… les possibilités de jeu sont infinies… Pour autant, mettre les adultes face à leur inventivité et à leur imaginaire, c’est aussi les placer dans un certain sentiment de transgression et de honte qu’implique le fait de jouer à l’âge où l’on se doit d’être sérieux et responsable.

Retrouver l’enfant qui est en nous

Certaines pratiques artistiques autorisent pourtant les adultes à continuer à jouer, comme le théâtre ou la poésie, à travers laquelle le poète s’affranchit du sens des mots pour jongler avec les sonorités. Mais s’amuser dans la vie réelle, au bureau ou au supermarché, c’est assumer sa liberté profonde et en conséquence, transgresser les normes.

En écho à ces réflexions, la forme de la création radiophonique s’autorise elle-même la joie de jouer avec les sons : s’affranchir de la physique, accélérer les mots, les ralentir, les superposer, les déformer, les transfigurer.  Comme dans cette séquence très amusante (à 42′) où des participant·es imitent avec leur bouche les sons qui les entourent. La création sonore peut procéder, par une sorte d’exception qui confirme la norme sociale, à une forme de jeu jugée acceptable pour des adultes.

Les derniers moments d’À quoi tu joues ? superposent les impressions des adultes qui se sont livrés à ce jeu radiophonique étrange. Une interrogation commune semble émerger, celle de la difficile possibilité de se rendre disponible à l’expérience ludique au sein du quotidien, la difficulté aussi de jouer seul·e et, au-delà de ces limitations, la grande sensation de liberté aussitôt ressentie quand on s’y autorise. Et surtout, comme dans la chanson de Jeanne Moreau, L’enfant que j’étais, l’envie simple de renouer avec l’enfant qui est en soi, le retrouver, l’adopter, pour l’apaiser, le consoler, le rendre au monde…

À quoi tu joues ? de Léa Minod et Chloé Sanchez. Montage et mixage : Pierre Devalet. Production : RTBF, avec le concours de France Culture et de la RTS. Première diffusion : lundi 25 avril 2016 à 22h sur la RTBF La Première.

1 Réaction

  • Personellement, je considère souvent mon boulot comme une série de jeux, souvent autour de l’écoute, souvent collectif, souvent jouissif. C’est que je me mets à regarder, à écouter ou à lire les actualités que là, j’ai l’impression que beaucoup, surtout des politiques, devraient passer plus de temps à jouer, mais pas jouer à se faire la guerre…

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