Enquête graphique dans les coulisses du storytelling radiophonique

Avec Out on the Wire: The Storytelling Secrets of the New Masters of Radio, la dessinatrice Jessica Abel signe une enquête graphique passionnante sur la fabrique de célèbres émissions de radio états-uniennes. Une plongée dans les coulisses de Radiolab, This American Life ou Planet Money qui dévoile leurs techniques narratives et leurs modes de production.

Ce n’est pas la première fois que la dessinatrice américaine Jessica Abel s’attelle à dessiner la radio. En 1999 déjà, elle signait avec Ira Glass, producteur de l’émission documentaire This American Life, un reportage de trente deux pages en noir et blanc : Radio: An Illustrated Guide éclairait alors les coulisses de cette émission, produite par WBEZ à Chicago, devenue 17 ans plus tard une référence incontournable dans le paysage radiophonique américain. La narration très travaillée, la personnalité et le ton naturel d’Ira Glass ont formé une véritable école et, depuis, This American Life a fait des petits. Planet Money, l’émission de vulgarisation de notions d’économie ou encore le podcast à succès Serial sont respectivement portés par Alex Blumberg et Sarah Koenig, tous deux anciens reporters de This American Life. Aujourd’hui, les émissions dites de « storytelling » sont en vogue sur les ondes et le web anglophone, ce serait même le nec plus ultra de la créativité radiophonique. Jessica Abel ne s’en cache pas : elle adore ce genre de radio qu’elle écoute en dessinant. Mais que veut-on dire par « storytelling » ?

En juin 2015, nous avions publié un article qui décrypte le genre. Aussi diverses soient-elles, toutes ces émissions possèdent des points communs qui dessinent les contours du storytelling radiophonique : « Elles sont composées d’histoires individuelles révélant des questions plus larges de société ou universelles, elles sont incarnées par des personnages surprenants et attachants, portées par des voix et un ton authentique et naturel, les structures narratives sont travaillés et utilisent le son », remarque-t-elle. Et dans toutes ces émissions, on retrouve toujours ce même goût pour l’histoire vraie, imprévisible et inattendue, qui pourra stimuler les auditrices/teurs et changer leur point de vue sur le monde. Mais quelles techniques narratives utilisent ces émissions ? Comment sont construites ces histoires captivantes ? Pour percer les secrets de ces « maître·sse·s du récit », Jessica Abel a rencontré des producteurs/trices et des reporters de sept émissions de radio aux États-Unis : Planet Money, The Moth, Snap Judgment, Radiolab, Radio Diaries, 99% Invisible et bien sûr This American Life.

The Moth

Catherine Burns de « The Moth », avec Cynthia Riggs, écrivaine et contributrice de cette émission © Jessica Abel

Une communauté de passionné·e·s

Dans son enquête graphique Out on the Wire: The Storytelling Secrets of the New Masters of Radio, Jessica Abel dresse le portrait d’une communauté d’auteur·e·s passionné·e·s, n’hésitant pas à croiser les disciplines comme le théâtre, le cinéma ou l’écriture pour enrichir leurs productions radiophoniques. Une communauté créative animée par un esprit do-it-yourself et innovant, en pointe sur les questions de narration et dont certaines émissions sont financées directement par le public à hauteur de plusieurs centaines de milliers de dollars.

Jessica Abel n’hésite pas à se mettre en scène interrogeant les auteur·e·s. Elle assiste aux conférences de rédaction et aux séances de pitch où les reporters exposent leurs histoires en cours, passées au crible de la critique par les membres de l’équipe. Pourquoi cette histoire est-elle intéressante ? Qu’est ce qui manque à ce récit ? Exemples à l’appui, les reporters nous donnent de précieux conseils pour dégager des structures narratives efficaces. On découvre que les reporters de Planet Money et This American Life consacrent énormément de temps à préparer leurs tournages, à réécrire leurs histoires, imaginant l’introduction et la conclusion idéale de leurs reportages qu’ils ou elles tentent ensuite d’enregistrer à l’épreuve du réel. Au fil des pages, l’imagination, la patience et la détermination apparaissent comme les qualités indéniables de ces passeurs et passeuses d’histoires.

Parfois, j’imagine le personnage idéal avant d’aller le chercher. Quand on cherche des histoires singulières, on est parfois obligé de les inventer comme des auteur·e·s de fiction, pour ensuite aller les chercher dans le réel, voir si elles existent vraiment, confie Ira Glass.

Une variété d’approches narratives

Au gré de ses rencontres, Jessica Abel questionne le processus d’écriture de ces émissions. En s’appuyant sur des cas précis, Out on the Wire met brillamment en lumière les différentes approches et techniques de ce storytelling radiophonique. Si la narration n’est jamais laissée au hasard mais toujours longuement retravaillée, toutes n’adoptent pas la même posture face au réel. Par exemple, le rôle accordé à l’auteur·e et/ou aux personnages peut être plus ou moins central dans le récit. Par exemple, les intimes Radio Diaries sont composés d’enregistrements réalisés pendant plusieurs mois par les personnages elles et eux-mêmes qui documentent leur quotidien, aidé·e·s par le producteur, qui n’ajoutera a posteriori aucune narration supplémentaire. « Je recherche les moments où il se passe quelque chose, que ce soit dramatique ou très subtil, un long silence, une révélation pendant qu’elle ou il est en train de parler », confie le producteur Joe Richman. Une sorte de cinéma direct adapté à la radio où la force du récit repose sur l’implication du personnage dans son rôle de narrateur/trice et sur la puissance du montage.

L’émission The Moth utilise elle aussi la figure du personnage-narrateur/trice. Les participants montent sur scène pour raconter face au public un moment crucial qui a changé leur vie. Pour maintenir l’attention, la directrice artistique Catherine Burns travaille en amont la narration avec les conteuses et conteurs, comme une étape de montage réalisée en amont : « Je recherche avec eux la structure narrative en leur posant deux questions : qui étiez-vous au début ? Et qui êtes vous devenu·e ? Les meilleurs histoires sont celles qui ont des enjeux forts et de profonds moments de transformation », explique-t-elle.

Les reporters de l’émission scientifique Radiolab sont eux confrontés à d’autres enjeux narratifs : vulgariser des notions complexes et déplacer les discours désincarnés des scientifiques-experts dans le domaine de l’expérience personnelle. « Nous recherchons la proximité, la passion, l’émotion… De quelle manière telle découverte ou telle idée les touche profondément », précise le créateur de Radiolab, Jad Abumrad. Une manière de susciter la curiosité du public pour des idées souvent abstraites en parlant de sciences sur le ton de la conversation. Une démarche qui fait le succès de Radiolab depuis sa création en 2002 sur les ondes de WNYC.

RadioLab © Jessica Abel

À propos de l’émission de vulgarisation scientifique « Radiolab » © Jessica Abel

Des voix naturelles, un ton authentique

Dans les studios où elle s’est infiltrée, Jessica Abel dessine les longues sessions d’enregistrement des dialogues entre Jad Abumrad et Robert Krulwich qui rythment l’émission Radiolab. Une conversation rejouée plusieurs fois (parfois plus de 45 minutes pour seulement quelques secondes conservées au montage) pour enfin sonner juste et naturelle. Plus loin, Ira Glass avoue lui aussi avoir passé des heures à s’entraîner à parler naturellement au micro – une des marques de fabrique de This American Life : « Être soi-même, c’est très difficile, ça relève du jeu d’acteur. » Au passage, il délivre une de ses astuces personnelles : baisser le ton de sa voix. « Lorsqu’on est tendu, si vous vous écoutez, vous remarquerez que vous parlez trop fort et que votre voix est un peu plus aiguë à cause de cette tension. » À ce ton naturel, dénominateur commun du storytelling, certains y ajoutent d’autres ingrédients. Dans 99% invisible, podcast consacré à l’architecture et au design, le producteur Roman Mars assume délibérément son point de vue subjectif et cultive une adresse directe, une proximité avec la personne qui écoute : « C’est en quelque sorte un troisième personnage du dialogue. Je pense que c’est ce qui explique le succès de l’émission. Quand j’interroge quelqu’un, il me répond comme à un ami, c’est ainsi que je construis et que j’aime l’émission », révèle-t-il. Intimité, authenticité et proximité formeraient ainsi la formule gagnante de ces récits qui passionnent tant d’auditrices et d’auditeurs. La dessinatrice reconnait elle aussi que c’est ce qui la touche dans toutes ces émissions : « Ils parlent comme de vrais êtres humains. Ce ton permet de s’identifier à leurs histoires. D’autant qu’aujourd’hui l’autorité vient de l’authenticité et non pas de la distanciation ».

Mais dans toutes ces productions, l’accompagnement de l’auditeur ou de l’auditrice dans l’histoire, prête à débat. Par exemple, Ira Glass défend une intervention du producteur ou du reporter lors de ce qu’il nomme les moments de réflexion. Il s’agit d’une prise de parole qui vient interpréter ou préciser à celui/celle qui écoute les enjeux, les problématiques soulevées. Le méta-narrateur fait le point sur l’histoire, analyse et souligne ce qu’il faut en retenir en coupant le lien intime entre le personnage et l’auditeur. Une pratique rejetée par Glynn Washington, producteur de Snap Judgment qui s’oppose catégoriquement à cette intervention paternaliste : « On cherche à se mettre à la place des personnages qui racontent l’histoire. L’idée est de laisser l’Amérique parler d’elle-même à elle-même. Je ne veux pas être un usurpateur ou un traducteur. Vous ne m’entendrez jamais donner la morale d’une histoire. Ce qui est magique dans le storytelling, c’est de laisser l’auditeur se poser la question du sens de l’histoire qu’il ou elle vient d’entendre. » Dans Snap Judgment, les histoires sont alors travaillées avec de nombreuses ambiances et des effets sonores recréant de puissantes scènes cinématiques immersives.

Jessica Abel, au micro de Thomas Baumgartner

Jessica Abel s’est représentée elle-même expliquant son projet au micro de Thomas Baumgartner. Écoutez-la dans l’Atelier du Son d’avril 2013. © Jessica Abel

Si vu d’Europe le storytelling anglo-saxon peut nous apparaître formaté, Out on the Wire montre au contraire une diversité des approches et des manières de raconter qui pourraient bien inspirer (ou qui inspirent déjà) les auteur·e·s et les documentaristes francophones. En filigrane, cette enquête sur les ficelles du storytelling montre aussi les limites d’un genre : l’importance du déroulement de l’histoire nécessitant un « personnage » pour l’incarner ou encore la portée de la personnalité du producteur ou de la productrice au ton intime et authentique (« La clé, c’est d’exprimer votre personnalité », insiste Ira Glass) qui appelle à la mise en scène de soi. Alors, cet intérêt pour la narration parlée délaisse forcément des écritures sonores plus expérimentales où le son parle par lui-même sans accompagnement des mots.

Un manuel pédagogique et graphique de mise en récit

De l’écriture aux techniques d’interviews, du montage à l’habillage sonore, Jessica Abel balaie toutes les étapes de la production, donnant à voir, à travers différents métiers, la radio en train de se faire. Une sorte de manuel illustré indispensable pour qui veut se lancer dans ce genre de journalisme narratif radiophonique. Le traitement graphique fait appel à de nombreuses métaphores visuelles pour mettre en images le son et permet de rendre digeste la profusion d’informations récoltée tout au long de son enquête. L’ouvrage renvoie même directement à des ressources en ligne comme la banque de sons Freesound ou encore le site Transom, qui organise des formations radio aux États-Unis. En parallèle, Jessica Abel a aussi imaginé un podcast pour prolonger la lecture et mettre en pratique les techniques et les conseils des maître·sse·s.

Out on the Wire constitue ainsi un véritable ouvrage de référence qui espère susciter des vocations aux États-Unis, où la radio et le podcast connaissent de vrais succès d’audience. Pour celles et ceux qui ne seraient pas encore convaincu·e·s, il faut relire la préface enthousiaste écrite par Ira Glass lui-même, qui invite à produire, à expérimenter et à créer de nouvelles formes :

Commence maintenant, n’attends ni l’autorisation ni l’inspiration pour raconter des histoires. Enregistre et monte sur n’importe quel logiciel, fais écouter autour de toi et apprends des critiques. Recommence, améliore-toi, diffuse ça sur Internet. (…) Au début de This American Life, nous ignorions qu’un jour, d’autres se joindraient à nous pour créer ce genre d’histoires. Aujourd’hui certain·e·s essayent de nouvelles choses, expriment leur personnalité, documentent des domaines jusqu’alors délaissés. Plus que jamais, j’ai l’impression qu’il y a tant à inventer et à découvrir. Ce n’est que le début.


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