Ekina Degull

Un roman d’aventures sans action ni personnages. Un écrin narratif luxuriant mais vide. La récente contribution de Radio Grenouille au réseau Radia s’apparente à un geste littéraire post-moderne : trafiquer l’ADN d’un genre pour en faire naître une forme ironique, référentielle ou franchement mutante. Ici, les auteurs semblent avoir effacé toute trace de héros et supprimé les pistes où s’étageaient les péripéties.

(cc) James Nord - flickr

(cc) James Nord – flickr

Ekina Degull s’écoute dès lors comme une suite très maîtrisée de paysages sonores lesquels sont autant de décors potentiels à un suspense dont on n’entendrait même pas le souffle. De leur succession même naîtra la sensation de continuité temporelle et d’une écriture logique. D’un port aux sirènes surréelles on plonge dans un univers aquatique composite (des chants de baleine, des notes électroniques) avant de remonter à la surface ~ et de retrouver ses esprits. Là, l’auditeur se perd dans une jungle à la faune extravagante et semble devoir faire le deuil de tout repère réaliste.

Ces tableaux aux dimensions variables sont parfois rythmés par des scènes à la focale plus précise ~ un combat de chiens, notamment. Mais celles-ci semblent ébauchées, un élément leur manque toujours, d’où ce sentiment de perception partielle, incomplète. De loin en loin des bribes de phrases parviennent à s’échapper de cette gangue sonore : des voix d’archive, sans doute extraites de vieux films d’aventure, venant s’il le fallait préciser l’imaginaire collectif dans lequel Ekina Degull évolue. Posant des questions auxquelles personne ne répond, elles se posent comme des balises qui donnent des indices autant qu’elles désorientent. “Nous sommes à l’intérieur de ta conscience, dit l’une d’elles. Fais attention.” Tout est dit.

Ce 300ème numéro de Radia n’est pas tant une fiction que sa suggestion. On parlera de narration transparente, à l’image de ces édifices de verre où le reflet de soi-même donne l’illusion que l’on peut les habiter, ne serait-ce qu’une seconde. Si l’on navigue à vue quelque part entre Swift, Stevenson et Jules Verne, c’est bien à l’adaptation sonore d’un jeu de rôle à laquelle on prend part : un parcours dont vous êtes le héros. C’est vous, et aucun personnage de substitution, qui êtes invité à plonger, lutter, errer. Avec la liberté d’y suivre ses intuitions ou ses désirs les plus fous. Un épisode inédit de l’Île Fantastique ?

Au final, Ekina Degull ne prétend pas faire autre chose que de jouer avec les codes classiques de la création radiophonique : déploiement d’un monde par la grâce de ses manifestations sonores, immersion proposée au public, appel à l’imaginaire comme huile moteur. Mais sa souplesse et son humour rendent l’exercice plus que rafraîchissant. La qualité de sa réalisation offre une voie de plus : rester à l’écart, se concentrer sur la texture audio pendant 1661 secondes jamais directives, jamais explicites. Donnant vie ainsi à une nouvelle race d’auditeur : le héros contemplatif.


Ekina Degull

Par Loïse Bulot, Tony Regnauld, Floriane Pochon
Radia du 3 janvier 2011

1 Réaction

  • K dit :

    La frontière entre création radiophonique et musique acousmatique est ici très floue! Mes oreilles en sont toutes frétillantes de plaisir!

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