Désirs & désordres

Arpentant la ville avec ses micros, retournant sur les lieux où il a vécu ses premiers émois, Marc-Antoine Granier livre avec Total Désir une introspection polyphonique et sensuelle sur les désirs qui nous traversent. Un documentaire intime et osé, diffusé dans Création on Air sur France Culture et récompensé du « coup de cœur Tënk » au festival Phonurgia Nova 2018.

Photo by Sebastian Schuppik on Unsplash

Il est parti avec son micro et ses textes qu’il a récité la nuit en arpentant la ville. Seul, pour prendre le temps de l’écouter et de l’enregistrer. Un prétexte pour lui confier ses mots dans ses espaces cachés, ses interstices, ses tunnels et ses parkings. Les lieux de son enfance où il a tant trainé quand il était gamin, ces espaces où il a découvert l’existence du désir.

« Quand j’avais 11 ans, j’ai beaucoup parcouru les rues de ma ville, je m’ennuyais, j’observais les choses, les gens… Puis un jour j’ai rencontré un garçon… Avec lui, j’ai fait mes premières expériences sexuelles dans les sous sols de la ville (…). Avec lui, j’ai découvert le désir. Et puis un jour il est parti et pendant longtemps j’ai voulu oublier cette histoire. J’avais comme un peu honte, j’avais ressenti un trouble, comme si c’était le mauvais chemin de ma construction d’homme. Pourtant j’avais beaucoup d’attirance pour les filles. C’est plus tard que je me suis rendu compte que c’était une force, cette expérience. Ce garçon, je l’ai revu quand j’avais 25 ans. Il était devenu une très belle femme… »

Total Désir s’ouvre sur les premiers troubles, premiers souvenirs. Ceux qui restent, qui marquent, qu’on veut parfois oublier. Puis quatre autres personnages aux grains de voix, aux âges et aux trajectoires bien distinctes reviennent à leur tour sur leur rapport au désir et ses infinies variations : le désir de peau, celui d’être désiré, le désir de l’autre qui nous écrase, celui qui prend trop de place, le désir frustré auquel on renonce… Ces récits intimes dissonent ou se répondent et dévoilent, par fragments, l’incroyable palette de ces tensions désirantes sans parler frontalement de sexe… tenter de raconter le chemin « qu’il y a entre le rien et l’aboutissement » nous confie l’auteur radio et compositeur Marc-Antoine Granier. Loin d’une collection de témoignages sur la sexualité, dont la radio et le web regorgent abondamment, Total Désir aborde ces envies qui nous ont traversé·es et nous traversent malgré nous et comment elles sont vécues et nous transforment. Le potentiel subversif et dérangeant du désir réside dans son surgissement même, quelles qu’en soient l’issue ou sa réalisation et certains témoignages abordent des territoires encore tabous comme le désir que peut ressentir un enfant ou celui qui peut exister entre frères et sœurs. Horizontalité du désir qui se tisse entre les corps.

Pour Marc-Antoine Granier, c’était aussi une manière de parler différemment de la notion de désir et de sa construction. « J’avais envie de poser une parole d’homme autour du désir. Il y a une certaine pudeur de notre part sur cette question, soit on est vulgaire, soit on n’en parle pas du tout. C’est politique d’exposer son désir en tant qu’homme – désir envers les femmes ou envers les hommes aussi – et pour ce faire il faut certes montrer ses envies, mais aussi ses faiblesses, ses manques, ses remises en question et ne pas avoir peur de le faire. Il faut qu’on trouve d’autres chemins pour en parler, pour s’affirmer, et je trouvais que ma petite histoire était plutôt singulière… »

Trouver d’autres formes pour parler désir, sans jugement ni a priori. Être à l’écoute, dans la ville la nuit, jusqu’au fond de la forêt où Marc-Antoine Granier est parti enregistrer le brame du cerf, parade amoureuse animale incroyablement sonore. Captées lors de longues nuits d’enregistrements, les ambiances brutes ou recomposées laissent place à l’introspection et provoquent, entre deux fragments de récit ou textes poétiques, une réflexion en miroir sur nos propres désirs. Ceux qui nous troublent et ceux qui nous meuvent. Et puis vient le moment que l’on redoute, quand la flamme parfois faiblit et que le désir s’estompe, comme il est venu, sans prévenir.

J’ai alors demandé à Marc-Antoine Granier comment garder la flamme, comment il entretenait lui, son envie de fabriquer et de faire de la radio ? Alors il m’a parlé d’une émission hebdomadaire sur la rebelle Radio Canut à Lyon à laquelle il participait, le radio-zine MégaCombi qui s’est arrêté l’été dernier après dix ans d’existence.

« MégaCombi, c’était un moteur pour gagner une certaine forme radiophonique. J’ai envie de trouver des ressorts comme ça. On essaie de monter une nuit de la création radiophonique sur Radio Canut. C’est des évènements où il n’y a pas d’histoires d’argent mais où on continue à faire des rencontres, à diffuser du son des autres. Les espaces des radios associatives, plutôt joueuses, sont très précieux pour moi. La radio, ça se fait pas tout seul, c’est une équipe, des collectifs… Les copains de radio quoi. »

Total Désir nous rappelle aussi que la construction de nos désirs – comme la fabrication de la radio – excite nos imaginaires et reste profondément relationnelle et collective.

Univers d’artiste : Total désir. Production : Marc-Antoine Granier. Réalisation Lionel Quantin. Mixage Alain Joubert. Première diffusion : Création on air du 7 mars 2018.

P. S. : Plusieurs anciens membres de MégaCombi ont lancé à la rentrée 2018 une nouvelle émission intitulée May Day, toujours sur les ondes de Radio Canut le mercredi à 18h.

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