Dans les coulisses de l’édition sonore pour les enfants

Le petit monde de l’édition de CD, livres-CD ou livres audios pour la jeunesse est aussi fertile que méconnu. Quelques maisons d’édition et leurs réalisateurs nous ouvrent leur porte pour évoquer leur approche du livre, du son et de l’enfance. Panorama non exhaustif de la production contemporaine à travers les paroles des un·e·s et des autres.

Rudy Martel, éditeur de benjamins media

La maison d’édition est née en 1988. Sa fondatrice Régine Michel, qui a depuis quitté le projet, faisait une émission de radio qui s’appelait Le temps de benjamins, sur le réseau RCF : elle mettait en ondes des histoires pour les enfants. Son mari, aveugle, l’a sensibilisée au manque de littérature jeunesse adaptée à la cécité et à la malvoyance. C’est ainsi qu’elle a lancé benjamins media, en éditant les Belles histoires de Pomme d’Api en version braille (sur livre) et sonore (sur cassette), en partenariat avec Bayard Presse.

Aujourd’hui, nous nous adressons à tous les enfants, en proposant deux versions de nos livres-CD : livre-CD ou livre-CD et livre en braille et gros caractères pour deux euros supplémentaires. Nous faisons du cousu-main pour les enfants, des livres qualitatifs et engagés. Nous éditons des textes inédits dans la mesure du possible, et pas de contes traditionnels.

La mise en forme sonore, très soignée, nous prend beaucoup de temps. Le sonore permet trois choses : rendre l’enfant autonome, l’amener du plaisir d’écouter au plaisir de lire, et mieux contextualiser l’histoire. Parce que nous ne demandons pas à l’auteur d’écrire comme s’il parlait à un enfant, le niveau de vocabulaire est élevé et le son permet à l’enfant de contextualiser un mot qu’il ne comprend pas.

 

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Extrait du Monstre mangeur de prénoms, de David Cavillon (auteur), Julien Billaudeau (illustrateur), Jacques Allaire (voix) et Ludovic Rocca (réalisateur sonore).

Ludovic Rocca, réalisateur sonore de benjamins media

 

 

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Extrait de Papy Superflash, de Benoît Broyart (auteur), ED (illustrateur), Benoît Broyart, Alice, Bérenger, Meïssa et Romane (voix) et Ludovic Rocca (réalisateur sonore).

Quand je commence à travailler sur le projet, le texte est déjà fait. J’ai peu d’échanges avec l’auteur, et davantage avec l’illustrateur : le texte est le squelette de ma mise en sons, et le style graphique est la base de mon inspiration. Sur Papy Superflash par exemple, l’illustrateur a travaillé dans un style rétro, années 1950, et du coup j’ai choisi une musique de série vintage.

Au niveau du langage sonore, j’adapte en fonction de la collection. Pour les « tailles S », qui s’adressent aux moins de 3 ans, je me base sur des musiques et des bruitages très simples et je ne mets pas d’ambiances, parce que les très jeunes enfants ne peuvent pas s’immerger dedans. Plus l’âge augmente, plus je travaille sur l’atmosphère sonore. Je fais même parfois des flashbacks.

Il n’y a pas de règle dans le processus de création de la bande son. C’est comme faire de la peinture : on est devant la toile blanche et on ne sait pas si on va commencer par peindre le ciel, le sol, les oiseaux. Je pars de la voix, c’est l’élément central, que j’enregistre en premier. Après, il n’y a pas de canevas défini : je fais le bruitage d’une grenouille, qui me donne l’idée d’une musique, et ainsi de suite. Parfois je me dis je vais faire de l’électro et puis au fil des semaines ça dérive et je finis avec de la country.

J’ai évolué en épurant mes mises en son. On fait confiance aux oreilles des enfants, qui interprètent. Je tiens beaucoup à l’aspect acousmatique qu’on pratique : les oreilles sont la seule approche sensorielle, c’est ce qui nous démarque des autres éditeurs, qui proposent souvent des mises en son en rapport avec quelque chose de visuel. J’estime que je fais un travail radiophonique.

Pascal Dubois, fondateur de Oui’Dire

J’ai découvert le conte en enregistrant un disque pour un festival. Je considérais le conte comme étant réservé aux enfants, et au milieu de la séance je me suis retrouvé embarqué par une conteuse, Claudie Obin. Ça m’a interloqué. Les éditions sont nées quelques années après, pour un de ses projets sur la mythologie grecque, alors qu’elle avait du mal à trouver un éditeur en oralité pure. Nous travaillons uniquement avec des conteurs et nous sommes les seuls assez fous pour faire ça dans le milieu de l’édition.

Les conteurs travaillent sans texte. Ils ont des images mentales de leur histoire et ne prennent jamais le même chemin pour vous la raconter. C’est une parole qui n’est pas définie. Soit ils ont adapté un conte traditionnel, soit ils ont créé l’histoire, mais s’ils sont conteurs c’est parce qu’ils ont le besoin impératif de donner leur voix et leur corps, de transmettre leur texte de cette façon.

On ne peut pas demander à un artiste de raconter dans les conditions de l’oralité et fixer un délai bref. Quand je fais venir un conteur en studio, je sais quand on commence, mais pas quand on finit. Et il faut accepter de ne pas y arriver, parce que lorsque le conteur est seul en studio, il ne peut pas prendre l’énergie du public alors qu’il est habitué à avoir ce retour. C’est parce que nous sommes autonomes que nous pouvons nous permettre des délais longs et une production aléatoire.

Il y a quinze ans, il n’y avait que des enregistrements de scène dans les contes, la captation se faisait à l’occasion du spectacle, alors que maintenant la majorité se fait en studio, parce que l’adresse à l’auditeur y est bien plus forte. Le propos de la musique sur le disque n’est pas le même que sur scène, parce que la notion de temps n’est pas la même : souvent nous resserrons le propos du récit et le propos musical pour le disque. La musique fait sens soit par contraste avec la voix, soit par profondeur de champ, soit par surprise.

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Extrait du Mahâbhârata, de Cécile Hurbault (conte) et Arnaud Halet (musique).

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Extrait de Des nouvelles de Suisse, « Le poulet » par Lorette Andersen (auteure), Joël Musy, Heloïse Heïdi (musique) et Denis Kormann (illustrations).

Emmanuelle Beulque, directrice éditoriale de Sarbacane

 

 

 


Interview de Pierre Créac’h sur Le Château des pianos par Les Histoires sans fin.

Nous sommes un éditeur de création : nous travaillons en direct avec les auteurs et les dessinateurs et nous fabriquons des livres singuliers, avec chacun son format et sa réponse éditoriale. Notre ligne éditoriale c’est de prendre en compte notre public, les enfants : nous ne faisons pas de faux livres pour enfants qui s’adressent aux adultes. Nous réalisons des livres exigeants mais accessibles – des livres que l’on prend le temps de s’arrêter pour regarder, pour écouter. Nous n’avons pas de collection spécifique de livre audio (il y en a trois sur un catalogue de 675 livres) : nous travaillons le son si le projet le demande. Ce sont des œuvres longues à créer et à produire, alors nous privilégions la rareté. Les grands auteurs sont rares et la littérature jeunesse n’est pas une sous-littérature.

C’est la rencontre avec Pierre Créac’h, auteur, dessinateur, compositeur et grand admirateur de Pierre Henry, qui a décidé du premier livre-CD, lorsqu’il nous a présenté son projet Le Silence de l’opéra. La structure narrative se déploie de manière sonore, avec des allers-retours entre le sonore et le visuel : l’attitude de tendre l’oreille permet d’entrer dans l’imaginaire. Nous avons choisi Jean Rochefort comme récitant, parce que nous voulons avoir des comédiens de théâtre : la tessiture, les variations de voix, la qualité de la lecture avec les liaisons, tout cela est important. Le Château des pianos, également de Pierre Créac’h, a nécessité au préalable la recherche de pianos de collection, qui sont ensuite joués par des instrumentistes. Cela donne une autre couleur sonore, une fragilité, une qualité de l’écoute particulière. Parfois, dans les livres-CD pour enfants, il y a du texte, ça s’interrompt, puis il y a de la musique. Chez nous, la partie sonore fait partie intégrante de l’histoire.

Véronique Haitse, collection Chut ! de l’École des loisirs

La collection Chut ! a été créée en 2009, parce que nous avions constaté que beaucoup de lectures audio se développaient à l’étranger. Dans les festivals de littérature, les lectures à haute voix sont apparues à l’époque et l’Éducation nationale a promu cette pratique pour les enfants en difficulté de lecture. L’audio propose déjà tout ce que les gens cherchent dans le numérique : la dématérialisation, la mobilité, l’imaginaire… Et les parents peuvent y être sensibles précisément parce que c’est différent de l’écran et qu’il peut y avoir une écoute familiale.

Nos premiers titres ont donc été des adaptations de nos grands succès pour les 5 à 12 ans. Nous ne proposons pas de livres-CD : il y a soit la version livre, soit la version audio. Nous travaillons avec l’ingénieur du son et directeur artistique Thierry Balasse. Il s’agit de créations sonores à chaque fois, uniquement avec de la musique et du texte. Les musiciens et le lecteur sont tous ensemble dans une pièce, parce qu’il ne se passe pas la même chose quand tout le monde est ensemble. Et nous travaillons avec des musiciens capables d’improviser.

Dans un texte littéraire, il y a de l’implicite, du sens caché, et l’audio permet de le faire entendre, sans que ce soit une sur-interprétation. Nous essayons de montrer la structure narrative par la voix ou la musique, comme un guide. La musique a le même rôle que le dessin.

 

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Extrait de Mon petit cœur imbécile de Xavier-Laurent Petit (auteur) et Alice Butaud (récitante), École des loisirs.

Daniel Deshays, réalisateur sonore

 

 

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Extrait de Coco et les bulles de savon de Paule Du Bouchet (texte) et Xavier Frehring (dessin), Gallimard Jeunesse.

Avec Paule du Bouchet de Gallimard Jeunesse, nous avons conçu le son de la collection pour tous petits Coco. Plus tard, j’ai travaillé pour Didier Jeunesse avec Michèle Moreau. Cela m’intéressait d’aller vers des secteurs où les formes sonores étaient encore non définies. Je venais de la musique improvisée, où les productions se faisaient avec très peu de moyens et où l’on enregistrait dans des lieux non standardisés. Le contexte d’enregistrement, le lieu détermine la couleur sonore et déplace la manière d’être des musiciens. Pour une collection des éditions Hatier, qui n’a hélas jamais vu le jour, nous avions enregistré dans une maison en Ardèche, perdue dans la montagne. Je me servais de la couleur des acoustiques d’une friche : je plaçais les conteurs et les musiciens au seuil de deux espaces intérieurs différents ou bien entre intérieur et extérieur.

Pour Gallimard, nous avons inventé la façon de travailler ensemble, quand la collection s’est construite. Je suis parti candidement, avec un principe acquis du cinéma : moins on a de sons, plus c’est propice à la production d’imaginaire. Les films comme les disques, comme la radio d’ailleurs, sont trop chargés. Mon idée était de travailler au contraire avec des choses ténues, des éléments pauvres. C’était un terrain d’essai.

Le son est un objet dangereux, il peut être violent, agressant. Quand on entend un son, on est en contact, par haut-parleur interposé avec le geste de celui qui l’a émis. À cet endroit de la fabrication des sons, on doit faire attention à la nature du toucher : avec l’intensité avec les fréquences employées, mais aussi avec le nombre d’évènements se succédant ou coexistants. On parle souvent doucement à l’enfant, avec attention, à une vitesse qui lui correspond, car il a mille choses à intégrer dans un même moment. Il faut évidement que la confection sonore se place à ce même endroit, dans une attention à cet auditeur spécifique.

Michèle Moreau, directrice de Didier Jeunesse

J’ai initié les livres-cassettes en 1988, avec la collection des P’tits Lascars, destinée à l’apprentissage du français par les enfants d’origine étrangère. J’ai ensuite élargi aux parents et au grand public. Nous développons toujours des projets de création autour de la comptine et du répertoire traditionnel, y compris les musiques du monde – tout ce qui peut éveiller les oreilles des enfants, qui ne se réduit pas à la musique pour enfants.

J’invite les parents à privilégier l’usage du livre-disque pour plusieurs raisons. C’est un signe d’autonomie pour un enfant que d’aller choisir un livre-CD, tandis que sur une playlist numérique, on est plus vite tourné vers la consommation. Le livre accompagne l’écoute, il est un lieu de mémoire tangible, physique, et on peut le partager plus facilement. Ensuite, il est vrai que les deux supports peuvent vivre chacun de leur côté.

Sur le plan éditorial, nous explorons constamment de nouvelles formes. Le son peut venir en premier, préexister au texte et à l’image. Dans Groucho, l’idée de départ est de concevoir la bande-son d’un petit film, qui pourrait être comprise sans les images. Olivier Saladin improvise pour que ce soient des histoires les plus charnues, les plus cocasses possible. Il y a quelque chose de très riche dans la langue et sur le plan sonore, dont on ne restitue qu’une petite partie dans le livre. Je construis souvent une fiction, un projet, à partir d’une idée sonore. Je me suis par exemple demandée quelle histoire pourrait faire découvrir la musique russe du XIXe, et ça a donné Bazar Circus.

Pour les contes musicaux, les formats trop longs sont compliqués aujourd’hui, il faut penser une durée d’écoute ramassée. Le sentiment de l’enfance s’est perdu chez certains professionnels : le montage rythmique du projet ne marche pas. Et à la radio, il y avait beaucoup plus de choses pour les enfants avant. Mais cela demande du temps et de prendre les enfants au sérieux.

 


Extrait de Comptines de roses et de safran, de Chantal Grosléziat (auteure), Jean-Christophe Hoarau (direction musicale) et Aurélia Fronty (illustrations).


Bazar Circus, de Carl Norac (texte), Isabelle Chatellard (illustrations), Dominique Pinon (voix), Khatchatourian, Rimsky-Korsakov, Chostakovitch et Rachmaninov (musique).

Mathilde Davignon, responsable d’édition aux Éditions des Braques

 


Présentation du spectacle produit par le Collectif de l’Autre Moitié à partir du livre-CD Halb, l’autre moitié de Sigrid Baffert (auteure), Alexis Ciesla (compositeur), Elsa Zylberstein (récitante) et Barroux (illustrations).

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Extrait de L’Arpenteur, de David Sire (texte) et Magali Le Huche (illustrations).

Les éditions des Braques ont été créées en 2009 par deux structures qui sont sur des secteurs dématérialisés ou en voie de l’être : Tralalère, qui fait du multimedia éducatif pour les enfants, et Victorie Musique, une maison de production de musique jeune public. Elles ont fait le pari complètement fou de diversifier leurs productions en retournant au papier.

Nous publions cinq ou six livres par an, des coups de coeur. Souvent, il y a déjà une ou deux années de démarches et de réflexions du côté des auteurs avant d’arriver chez nous. Par exemple, Halb, l’autre moitié a commencé dans un conservatoire de la région lyonnaise, quand un professeur de clarinette a demandé à une amie d’écrire un conte musical parce qu’il voulait enseigner la musique autrement. C’est devenu l’histoire d’une grand-mère qui veut transmettre à sa petite fille un morceau de clarinette qui fait partie de la famille. Cette question de la transmission traverse beaucoup de nos livres. Et nous essayons toujours de faire des projets d’auteurs qui défendent quelque chose : cela va de l’ouverture à l’autre dans Mon voisin à une démarche écologique dans Les symphonies subaquatiques.

Chacun de nos projets est fait sur mesure, avec deux contraintes : que le CD puisse s’écouter seul et le livre se lire seul, et la contrainte inverse, que les deux co-existent très bien ensemble. Comme nous avons des enregistrements longs, pouvant aller jusqu’à 40 ou 50 minutes, pour une trentaine pages, il faut travailler très en amont sur le découpage du texte, sur ce que nous choisissons d’imprimer dans le livre. Dans Tout ce que les parents ne comprendront jamais, nous avons un parti pris assez fort : le livre ne reprend pas le texte lu dans le CD, mais propose des quatrains qui résument les chansons.

Nous avons la possibilité d’aller encore plus loin dans le travail éditorial précisément parce qu’il nous faut prendre en compte cette troisième dimension qu’est le son. Nous faisons des livres pour toute la famille plutôt que des livres pour enfants. Le parent peut se laisser emporter par le son en redevenant spectateur, et non acteur comme quand il lit l’histoire. Cela nous permet d’inclure différents niveaux de lecture, plus métaphoriques, grâce à l’univers que créent les bruitages et les ambiances sonores.

Silvain Gire, directeur d’Arte Radio

Je pense que l’écoute est liée à l’enfance. Les auteurs qui animent des ateliers en milieu scolaire constatent que parfois des enfants s’endorment pendant la séance d’écoute. Je crois que c’est lié aux histoires qu’on leur lisait quand ils étaient plus petits. La dernière fois qu’ils ont écouté une voix leur parler doucement, c’était la voix du parent pour les endormir. Arte Radio propose ses écoute publiques à un volume peu élevé : parce qu’on n’aime pas imposer un son agressif, mais aussi parce que cela oblige le public à se concentrer, à tendre l’oreille. L’écoute active réveille l’enfant en nous.

 

Doudous, d’Anne Rioult (réalisatrice) et Arnaud Forest (mix et mise en ondes).

Image de sommaire : Ludovic Bertron, « Walls Have Ears », Creative Commons by.

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