Dans l’enfer rieur des Marolles

En 1985, René Farabet part en immersion dans le quartier des Marolles à Bruxelles, où survivent les déshérité·e·s de la ville. Les bons samaritains est un documentaire déstabilisant, criblé d’éclats de vies brisées et d’échos d’un monde menacé d’extinction. Une des œuvres les plus marquantes du producteur mythique de l’Atelier de Création Radiophonique (ACR) de France Culture, disparu en juin dernier.

Si l’on devait tirer le portrait de la rue Samaritaine et des Marolles, de mémoire et quelques jours après avoir écouté le documentaire de René Farabet, on écrirait ceci : corridor étréci, enclave décentrée à relégation sociale, réserve d’Indiens déplumés. Mais aussi : vies sulfatées par la déveine, voix grasseyantes d’alcool, grandes gueules, violence latente. Sans parler des juke-boxes dans les rades, qui semblent devoir sonoriser tout Bruxelles jusqu’à l’Atomium. Le sentiment général d’un condensé de forces obscures, prêt à exploser à la face d’une capitale technocratique bon teint. Les Marolles sont en fait le nom d’un creuset historiquement laissé à l’écart en dehors de la première enceinte de la ville, où l’on a consigné ceux et celles que l’on ne veut pas voir dans les beaux quartiers : prostitué·e·s, lépreux/ses, étranger·e·s, soiffard·e·s et sans-abri, rebelles, libertaires et ouvrier·e·s. De ce bouillonnement de destins hors-cadre naîtront un parler local, des révoltes, des squats, une réputation sulfureuse, aujourd’hui ripolinée par une gentrification presque achevée. Mais qu’est-ce que René Farabet, prince parisien du documentaire de création, allait faire dans ce tumultueux ghetto en 1985 ? Simple : son boulot de documentariste. Qui consiste à (là aussi, tentative d’esquisse) : déflorer le voile de méconnaissance qui masque les Marolles aux regards, aspirer avec la trompe de son micro la substance des existences, puis la traduire en ondes audio pour les déterritorialiser et les faire resurgir, sur France Culture, ailleurs, maintenant et plus tard (en 2017, par exemple). En donnant à entendre des voix passées sous silence par la moulinette médiatique, car trop vulgaires, trop imbibées de vérité crasse, en choisissant des paroles – celles-ci et pas d’autres – ne jouant pas le jeu social et oubliant les codes, Farabet fabrique des Marolles une image subjective et biseautée, mais au plus près de l’os. « La démarche d’un auteur de radio n’a pas à voir avec celle d’un huissier aveugle et neutre, d’un archiviste, dira-t-il. Le but n’est pas de présenter le prétendu reflet de la réalité, un facsimilé, il s’agit de documenter le réel, oui, mais en l’écoutant, c’est-à-dire en l’interrogeant. »1

Gravure : Anne Peeters

Rage saillante à l’état brut

De fait, dans cet ACR – dont nous évoquons ici la version courte de 45 minutes2 –, le paysage des Marolles ne se donne pas, d’emblée, dans sa dimension tragique. Il faut attendre de longues minutes, surtout quand on ne connaît pas l’identité de la zone, pour que ses contours hirsutes s’affinent, comme après une mise au point capricieuse. Au risque de donner à son public, « ce libre et turbulent interprète », la sensation de flotter dans une douce indécision, René Farabet prend son temps. Il écoute les autochtones tirer sur les lambeaux de leurs vies, juger leur rue de la Samaritaine, parfois à l’emporte-pièce. L’auteur s’attache à certains d’entre eux, puis semble les oublier. D’un tempo assez lent, le montage ne veut pas suivre de tracé prédéfini. Il semble s’élaborer au gré des rencontres, comme une déambulation. « Quant à l’oreille, elle est engagée dans un tour-à-tour de guets et d’absences et l’œuvre sonore elle-même porte la marque de ces “décrochés” de l’attention, de ces va-et-vient de la conscience auxquels est assujetti celui dont on peut dire qu’il est, en réalité le premier auditeur, c’est-à-dire l’auteur. » Le documentariste laisse traîner son micro et se retrouve balloté dans le flux local, témoin de scènes cocasses ou hallucinantes. Il suit la tentative d’un apprenti-Farabet (mise en abyme), seul membre apparent d’une hypothétique « Radio Sama » (du nom de la rue de la Samaritaine), dont on ne saisit pas si elle existe vraiment ou pas, pour interviewer une figure du quartier. Mais la dame, sans doute tenancière d’un bout de zinc, se prête au jeu de mauvaise grâce. Elle contredit tout ce qui a été entendu jusqu’ici (non, il n’y a pas de malheureux dans le coin, ah) et laisse entendre que de tout ça, elle n’en a rien à fiche. Elle part se coucher. Plus loin, le producteur se retrouve en première ligne d’une impressionnante dispute entre deux pochards : gros plan hypnotisé, où la rage gonfle jusqu’à en percer l’espace radiophonique. Un excès de réel monstrueux qui peut laisser poindre le malaise : est-on bien certain d’avoir envie d’assister à ça ? Pour autant, oserait-on aujourd’hui exposer une telle crudité à l’antenne ? « Percevons l’accident, l’imprévu, c’est-à-dire la fêlure des choses, les cahots du rythme, les “cabosses” des sons… » Nous voici servi·e·s. On l’aura compris, aux Marolles, les relations humaines peuvent foirer, les coutures craquent un peu partout, certain·e·s tombent et ne se relèvent pas, mais la vie braillarde suinte de tous les pores de la rue. Il faut donc, au risque de frôler la condescendance, la recueillir telle qu’elle vient.

Machine à bruire

Petit à petit, en égrenant parole après parole, René Farabet façonne son puzzle sonore, lequel ne révélera son sujet qu’avec le recul. Ce qu’il nous montre, c’est un point de bascule de la société, sa ligne de fracture : la poche de liberté des Marolles est-elle acceptable, voire utile à la cité ? Ou est-elle condamnée à l’éradication, comme une maladie infectieuse ? « Plus personne ne veut nous aider », « Il faut qu’on nous écoute », capte-t-il, mais la mondialisation qui uniformise les villes repousse tout ce petit monde hors de notre vue. À ces questions, René Farabet ne répond pas, suggère plus qu’il n’assène. Mieux, comme la réalité, cette complexe machine à bruire, n’est pas « si pure, qu’il n’y ait qu’à la consigner sur une bande-témoin », il varie les angles d’approche, multiplie les niveaux de narration. Bref, Farabet écrit. Par séquences, on entend ce qu’on identifie à des historiens tourner des pages et commenter des photos, et par ce dispositif, « poser » l’Histoire des Marolles de façon savante, l’institutionnaliser. Une voix off (celle de Farabet), à la distinction littéraire, évoque la parabole biblique du Bon Samaritain, histoire exemplaire de charité chrétienne. Visiblement inspirée par le nom de la rue bruxelloise, cette incise, qui peut apparaître un peu datée aujourd’hui, interroge. L’auteur voudrait-il placer sous haut patronage divin ces âmes marolliennes en perdition ? Souhaiterait-il rappeler aux auditrices et auditeurs « Tu aimeras ton prochain – radiophonique – comme toi-même » et les encourager à la miséricorde ? Ou faudrait-il aimer René Farabet malgré ce peu touristique voyage auquel il nous convie ? Sur France Culture, parfois, la voix du Seigneur des ondes fut impénétrable. Mais bel effet de distanciation, en tout cas.

Gravure : Anne Peeters

Destins funestes

Chambre d’écho de vies en déshérence se réclamant de la liberté de vivre mais semblant tout autant emmurées dans un problématique mal-être, Les bons samaritains s’écoute aussi in fine comme un carrousel de voix : érodées, râpées, vineuses, criardes, distinguées, surplombantes, riantes, agressives, émouvantes. Les partis-pris du compère d’Alain Trutat et de Yann Paranthoën ont donné des Marolles une résonance particulière, entre destin funeste et fête permanente. Ce sont ses choix, mais, comme René Farabet l’a toujours professé en la matière, l’auteur est souverain.

Les bons samaritains, production René Farabet, réalisation Marie-Ange Garandeau. Prix Futura 1985. Première diffusion : 2 juin 1085. Nouvelle diffusion dans les Nuits de France Culture, le 11 novembre 2017.

Notes :

1 Cette citation et la suivante sont issues de conférences de René Farabet. Pour les références, voir notre Hommage à René Farabet.
2 Au moment où nous écrivions cette chronique, la version longue originale n’avait pas encore été rediffusée par France Culture, nous ne disposions que de la version courte réalisée pour le Prix Futura.

Cet article est d’abord paru dans le n°11 de la Revue de l’écoute. Abonnez-vous par ici pour recevoir nos articles en primeur !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

 

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.