Dans la chambre d’Écho: L’autoportrait sonore

Écho fut punie de vouloir toujours avoir le dernier mot. Forcée de ne plus rien pouvoir dire que répéter les dernières paroles d’autrui, la nymphe dépérit et maigrit tellement que son corps finit par disparaître, ne laissant que sa voix comme une traîne dans le paysage. Elle était tombée amoureuse du beau Narcisse, qui l’avait ignorée. Ce mépris valut au jeune homme d’être à son tour condamné à n’avoir d’yeux que pour son propre reflet. Si Narcisse contemplant son image est à l’origine mythique de l’autoportrait, on peut dire qu’il n’en serait rien sans Écho… ou sans échos. Réflexif et mimétique, notre écho est une image de nous-mêmes, qui a été modifiée et renvoyée par notre environnement. D’Écho à ego, mettons-nous à l’écoute de l’autoportrait sonore.

Dessin : Lénon

Dessin : Lénon

Ma voix, c’est moi !

En situation de non-vision, la voix de quelqu’un évoque instantanément son sexe, son âge, son physique, et dessine l’enveloppe de sa personnalité – même si on peut se tromper. Dans une série de performances radiophoniques intitulées Skin-voice ou Voix-peau en français, l’artiste Anna Raimondo [également collaboratrice de Syntone] invite les auditrices et les auditeurs à téléphoner à la radio pour lui poser des questions en direct et tenter de faire son portrait physique et moral par le biais de sa voix et de ses réponses1.

La voix est le premier instrument sonore de l’être humain, le moyen primordial d’expression de soi. Du premier cri au dernier souffle, la voix transmet l’émotion, produit toute sorte de bruits parfois mélodieux, est le vecteur du langage, porte le discours, et charrie avec elle beaucoup plus que cela encore de l’intimité de la personne humaine. C’est peu dire que notre voix est unique à soi, car nous l’entendons de la plus singulière façon, à la fois de l’extérieur et de l’intérieur. Cette double perception a pour effet de nous surprendre – et souvent de nous contrarier – la première fois que nous écoutons notre voix enregistrée !

Cette voix de l’intérieur est encore différente de la « voix intérieure » qui n’a pas de réalité acoustique et qui est synonyme de pensées que l’on s’adresse à soi-même. Dans un entretien à Syntone en février 2015, l’auteur-réalisateur d’autofictions Daniel Martin-Borret explique sa recherche : « Je veux tout à la fois donner à entendre de la matière sonore et de la pensée en train de se dire ». Extérioriser son monologue intérieur est une façon de dire « j’existe ». « Quand j’ai pris la parole avec Léandre [sa première pièce en 2009, NDLR], j’ai surmonté l’interdit familial en déchirant le silence. Parler dans le microphone m’ouvrait la voie de la confidence, et de la confiance ».

Entre la voix intérieure et la voix portée, le poète Charles Pennequin écoule le flux de ses pensées sur dictaphone. Il l’actionne dans des performances où sa litanie semi-improvisée fait des allers-retours entre soliloque et apostrophe du public. L’enregistreur de poche est un carnet de notes ou un journal intime sonore/vocal pour d’autres artistes comme la performeuse Emy Chauveau qui l’utilise aussi sur scène pour ses lectures activées, entre poésie sonore et « cut-up ».

Le monde comme miroir sonore ?

Miroir, mon beau miroir… Forgé par Didier Anzieu dans les années 19702, le « miroir sonore » est un terme du lexique psychanalytique qui désigne les sons produits par la mère, les bruits de son corps, sa voix qui parle ou qui chante. Tout cela forme une « enveloppe sonore » que perçoit le bébé in utero – un « feedback » auditif qui précède le miroir visuel que seront le regard et le sourire maternels (de même qu’Écho précède Narcisse) –, à l’intérieur de laquelle il construit son image de soi, la base de sa future communication. Au-delà de la voix et des bruits du corps, les sons du monde extérieur nous renvoient-ils une image de soi ?

En 1969, le compositeur Alvin Lucier, qui souffre de bégaiement (de pré-écho pourrait-on dire), crée I am sitting in a room, son œuvre fameuse qui donne à entendre l’effet produit par l’architecture sur le son. Mais elle représente aussi un effort pour dépasser son handicap. Son interprétation consiste à enregistrer quelques paroles, puis à les diffuser et à les ré-enregistrer par le même dispositif un grand nombre de fois. Passage après passage, les résonances architecturales de la salle vont amplifier certaines fréquences du discours originel, produisant un lissage harmonique de la parole et, par là-même, des défauts d’élocution de Lucier.

Je est un autre

Chez les documentaristes, l’aspect autobiographique, même s’il n’est pas facile à déceler, est parfois présent comme une nécessité d’aller vers l’autre afin de répondre à un questionnement personnel. Yann Paranthoën, par exemple, s’est intéressé à des thèmes récurrents (la Bretagne, le monde rural, la taille de la pierre…) et s’est construit une grammaire sonore bien à lui. En cela, peut-on considérer son œuvre singulier comme mû par la recherche d’un langage propre qui pallierait sa coupure d’avec la culture bretonne ? L’une de ses dernières émissions, Jeux de mains en 2000, pourrait aussi être un autoportrait en creux à travers des personnes rencontrées qui, comme lui, utilisent le geste et le toucher pour créer.3

Tandis que l’intime est très présent dans l’art et les médias ces quinze dernières années, le documentaire familial se rencontre partout et est même enseigné comme exercice au CREADOC d’Angoulême. Dans un article de Syntone de septembre 2012, Christophe Deleu montre également comment le « je » radiophonique a été particulièrement développé par Arte Radio à travers la forme du journal intime.

Travaillant depuis plusieurs années sur des formes autobiographiques très crues, Richard Kalisz a livré en 2012 avec Une dernière mise en ondes : la mort probablement une œuvre qui ne laisse pas indifférent·e. Se sachant atteint d’un cancer, il signe un testament radiophonique de plus de cinq heures4 qui le voit notamment organiser son enterrement et traverser une réflexion identitaire sur sa judéité.

Dessins : Lénon

Dessins : Lénon

Quand la première personne se conjugue au pluriel

Dans un cadre d’expression tel que la radio, le médium artistique n’est pas seulement constitué d’un micro et d’un haut-parleur, mais de tout un système de production et de diffusion qu’une personne seule maîtrise rarement voire jamais. Celle-ci a absolument besoin des autres pour s’y exprimer.

De 2005 à 2007, l’Atelier de Création Radiophonique (ACR) de France Culture a sollicité des artistes telles que les cinéastes Chantal Akerman, Jonas Mekas, les photographes Anne-Marie Filaire, Laurence Leblanc, la musicienne Laurie Anderson ou encore l’écrivaine Chloé Delaume, à explorer le récit de soi dans le cadre d’une série d’émissions intitulée Le « Je » radiophonique5. Pour certaines de ces personnalités, l’autobiographie ou l’autofiction n’est pas étrangère à leur travail, mais le faire par la radio seule est à coup sûr inhabituel. « On demandait aux artistes invités de se raconter par le son » se souvient Philippe Langlois, coordinateur avec Frank Smith de l’ACR de l’époque6. « Cela put parfois être une gageure, par exemple, dans le cas d’un photographe qui travaille avec l’image et le temps (l’infra temps), de se raconter par le son dans une durée bien plus longue que le temps de la photographie ». Mais le plus important défi ne réside-t-il pas dans le fait qu’à la radio – à Radio France, en tout cas – on travaille toujours en équipe ? Comment la première personne arrive-t-elle à se dire dès lors que ce n’est pas forcément elle qui tient l’outil ?

Dans des cadres de production tels que celui de l’ACR, la réalisation s’adapte à chaque projet, peut aller parfois jusqu’à s’effacer ou au contraire proposer un traitement décisif. « L’exemple d’Anne-Marie Filaire est intéressant », poursuit Langlois, « car elle avait décidé de s’enregistrer en s’adressant à son fils, seule au volant de sa voiture. Il s’est trouvé que l’enregistreur, posé sur le siège passager, a donné un son de très mauvaise qualité technique, inexploitable directement. Malgré tout, son contenu était complètement incarné, profond. C’est alors confrontés à ce problème que nous avons décidé, avec Anne-Marie et Laurent Rousseau, le réalisateur de l’émission, de transposer sa parole dans la voix d’une comédienne. Ceci est un exemple, mais il dénote bien de la manière dont nous fonctionnions à l’époque, en nous frottant tout d’abord au désir des auteur·e·s de réaliser leurs portraits. » Il est étonnant de constater ainsi que l’instance médiatique s’incarne littéralement dans une ou plusieurs personnes, qui possèdent l’autorité et le savoir-faire techniques et artistiques, et qui deviennent les intermédiaires permettant à un individu de dire « je » radiophoniquement. Parfois même, via la voix de quelqu’un d’autre !

20 juillet 2005, Sanaa : une journée sans images, d’Anne-Marie Filaire et Laurent Rousseau. 1ère diffusion le 19/03/2006.

Écho 2.0

Depuis septembre 2014, Radio Campus Paris diffuse, deux fois par mois, cinq nouvelles minutes de collage sonore sans autre introduction que le mot Selfie, en référence à la pratique devenue banale du cliché égocentré. Derrière les collages signés « #Martin », « #Camille », « #Felinda »… il y a surtout une personne : Christophe Da Cunha. Pour construire un épisode, celui-ci demande à quelqu’un d’enregistrer sa vie pendant une période d’un mois maximum, sans autre consigne. La personne s’enregistre généralement avec son téléphone. « C’est le moyen le plus simple que j’ai trouvé pour récupérer des moments “sur le vif”, parce qu’on ne pense pas ou on n’ose pas emmener un enregistreur en soirée ou dans le métro », nous confie Christophe Da Cunha7. « J’aime bien le téléphone aussi symboliquement, vu que c’est avec lui qu’on fait des selfies la plupart du temps ».

Ensuite la personne lui donne ses rushes (une heure, deux heures parfois) et il monte tout ça seul : « Je fais le montage moi-même parce que, si toutes les personnes que je rencontrais devaient savoir monter, ça limiterait beaucoup ! Et ça me permet de faire ressortir les choses qui me semblent les plus essentielles, mettre un peu de moi-même et créer une esthétique entre les différents Selfies, dans cette démarche de réaliser une sorte de galerie de portraits de génération ».


L’ego a parfois besoin d’autrui pour accoucher. Avant l’invention des procédés de reproduction électromécanique du son, l’écho naturel était la seule façon pour quelqu’un d’entendre sa voix de l’extérieur de soi. Dans la fable, Écho est la triste radoteuse que personne n’écoute. Dans la vie, c’est le témoin précieux et ravissant qui atteste de notre présence au monde. Le geste sonore autobiographique navigue-t-il alors dans cet entre-deux paradoxal ? L’artiste solitaire, qui se met à nu et se jette à l’onde, espère sans doute recevoir au moins un écho en retour.

Cet article est paru à l'origine dans les Carnets de Syntone de janvier 2016. Abonnez-vous pour recevoir nos articles en primeur !

Cet article est paru à l’origine dans les Carnets de Syntone de décembre 2015. Abonnez-vous pour recevoir nos articles en primeur !

Notes :

1 Écouter un extrait de cette performance sur la radio sénégalaise Manooré fm en 2013 et un autre extrait sur l’antenne de Musiq’3 (RTBF) en 2014.
2 Didier Anzieu tel que cité par Michel Chion dans Le Son, 1998, Nathan, p. 88. De Didiez Anzieu, lire Le moi-peau, 1985, édition en ligne, et notamment le chapitre 11. L’enveloppe sonore.
3 Cette idée est proposée et argumentée par Christian Rosset dans Yann Paranthoën, l’art de la radio, 2009, Phonurgia Nova éditions, p. 38.
4 Les dix épisodes sont en écoute sur sur sonosphere.org.
5 De toute cette série, on ne trouve aujourd’hui en ligne que les ACR de Chantal Akerman, Auto-Radio-Portrait, Chloé Delaume, J’ai le souffle trop court pour 31 bougies, et Anne-Marie Filaire, 20 juillet 2005, Sanaa : une journée sans images. Sur Syntone, on peut écouter un extrait de l’ACR de Jonas Mekas, À Pétrarque, et en lire notre chronique d’août 2009.
6 Propos recueillis en novembre 2015.
7 Propos recueillis en décembre 2015.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *