Contre le silence des enceintes

En 1979, Les Nuits magnétiques de France Culture partaient en incursion dans l’univers carcéral français. Scènes de la vie carcérale : une série documentaire libre et frondeuse, composée de témoignages surprenants qui tissaient un état des lieux des mentalités de l’époque. Nous en radiographions le premier épisode.

Le fer de la clé racle le métal de la serrure, le mécanisme se déclenche avec la sécheresse du couperet, les gonds de la lourde grille grincent… Scènes de la vie carcérale débute avec des sons prévisibles, attendus dès lors que le documentaire sonore pose ses micros dans l’enceinte d’une prison. Aussi courte qu’une notule, cette scène archétypale s’écoute comme un générique furtif, ou plutôt le signal d’une ouverture et d’une fermeture simultanées. L’auditrice, l’auditeur, vient d’être prévenu·e de son entrée non dans un univers concentrationnaire – chacun·e reste chez soi –, mais dans une zone radiophonique parallèle où des auteurs et autrice (Anne Scée et Laurent Danon-Boileau pour la production, Bruno Sourcis à la réalisation) vont tenter de cartographier le monde de la prison française, à leur manière à eux, libre et subjective. À la fois espace mental et bulle temporelle démultipliée par cinq, pour autant d’épisodes d’une heure. Une inclusion à dimensions multiples donc, d’autant plus que Scènes de la vie carcérale se conjugue au passé, la série ayant été diffusée en 1979 dans la fameuse case des Nuits magnétiques, et rediffusée en mai 2018 dans les Nuits de France Culture. L’occasion de confronter les idéologies de l’époque et d’aujourd’hui, et de mesurer l’avancée – la stagnation, le recul – des croyances d’un pays sur la « question » pénitentiaire. « Une société se juge à l’état de ses prisons » entend-on d’une voix-off en préambule, citant Albert Camus, et annonçant plus de 68 000 détenu·e·s en 2016 en France pour 58 600 places, dont 1600 dormant par terre sur des matelas.

Dessin : Émilie Seto

S’inspirant pour son titre du célèbre film d’Ingmar Bergman (Scènes de la vie conjugale, 1973), la série porte un nom ambigu. Il ne s’agit pas pour elle de capter directement le quotidien des prisons (ou de le reconstituer, en le faisant jouer par des acteurs, par exemple). Son but n’est pas non plus d’en saisir la substance sonore (les cris à travers les cloisons, les résonances dans la profondeur des couloirs, les murmures des parloirs ?), en se demandant, par exemple quels sons peuvent « dépasser » (d’) un lieu si paramétré, codé, et témoigner d’une résistance. Dans un geste moins expérimental, Scènes de la vie carcérale collecte les récits d’acteurs et actrices de la prison (détenu·e·s, avocat·e·s, architectes, surveillants) et les assemble, souvent avec finesse, le tout composant un portrait cubiste, à faces multiples. Sur la longueur des cinq épisodes – nous nous intéressons ici au premier, Fleury-Mérogis –, une fresque tissée de confidences, d’anecdotes, de réflexions fait affleurer quelques réalités bien senties.

Nous sommes à la fin des années 70 et Les Nuits magnétiques ne se préoccupent pas forcément de rationalité, de plan de travail. Une liberté de composition se fait entendre, les rythmes ralentissent, les temps de parole s’allongent, moins condensés qu’ils ne le seraient sans doute aujourd’hui. On entend du Lou Reed, du Devo ou du Jimi Hendrix entre les parties. Parfois une courte composition sonore – une voix spectrale souffle du fond d’un couloir, pulsée par le tic-tac d’un métronome – sert de transition. Mais la série s’appuie surtout sur le règne de la parole performative, celle qui fait advenir, celle qui fait surgir. Sans doute est-ce le dénuement – supposé – de la vie en prison, ou la profonde gravité de ce drame quotidien agencé, planifié, des hommes reclus, qui invite à la concentration, et ce qui est raconté apparaît d’une clarté confondante. Chaque détail devient saillant, ajoutant du relief à une sorte de topographie en train d’émerger de la vie en prison. Car la volonté de l’équipe de réalisation est de donner à voir à celles et ceux qui sont à l’extérieur – c’est à dire loin d’imaginer ce qui se joue derrière les barreaux. Une des intervenantes rajoute « tu vois » à la fin de chaque demi-phrase, forçant quelque peu auditrices et auditeurs à suractiver l’acuité de leur imagination.

Fleury-Mérogis, dès son amorce, tente de confronter son auditoire à une matérialité, celle, massive et froide de la plus grande maison d’arrêt d’Europe – comme un taulard qui s’y rendrait pour la première fois. Choc esthétique (le bâtiment ressemble « à une fleur à cinq pétales, c’est assez joli à voir d’hélicoptère, paraît-il. Mais c’est une fleur froide, qui n’a pas d’odeur, déjà fanée avant d’être construite », soutient un détenu ; « Une entrée très belle avec des escaliers qui s’entrelacent » rajoute une avocate), sensations physiques (« À l’entrée c’était l’absence, il n’y avait personne. Pas de bruits, pas d’odeurs. Rien », poursuit-elle). Au fil des minutes, la parole des un·es et des autres sculpte le bloc monstrueux d’incommunicabilité, l’affine, jusqu’à nous le faire apparaître crûment, dans ses facettes. Citons en vrac : les costumes gris qui grattent, la carte d’identité intérieure, les prises d’empreintes, la fouille totale, les matons qui tapent sur les barreaux pour savoir s’ils ne sont pas sciés…

Mais outre ces touches de réalisme, ce premier épisode des Scènes… est aussi le lieu où se croisent idéologies, préjugés et fantasmes de l’époque. Les propos les plus marquants sont ceux qui, sortis du contexte historique et social dans lequel ils ont été énoncés, apparaissent dans la lumière de leurs paradoxes, voire dans leur étrangeté. Confits dans un pseudo-humanisme bon teint, les architectes de Fleury voient la prison comme « une sorte d’hôpital pour guérir des gens mal partis ». Ils ont voulu que « le détenu ne se sente pas cloîtré et lui faire oublier qu’il est enfermé », en « lui donnant l’impression que la vue ne lui est pas refusée et que ses fenêtres ne sont pas grillagées ». Cynisme absolu ou naïveté auto-nettoyante ? Pourvoyeurs de faux-semblants et de trompe-l’œil, ils ont nourri le système et s’en défendent. « Non, les barreaux sont toujours là, ils nous regardent, tout le temps » dément aussitôt un prisonnier, dans un montage en contre-champ destructeur. Hallucinante aussi, la lettre d’une proche reçue par une détenue : « Toi, tu as le temps de te concentrer, de penser, de lire, de te connaître. Ce genre de période, quand on sait l’assumer, est profitable à l’esprit. J’en arrive à t’envier. » Condescendance, ignorance, égoïsme suintant sous couvert de bienveillance, et la prison vue comme une retraite spirituelle ou un centre de remise en forme : sans doute le pire message que peut recevoir un·e prisonnier·e.

Mais en 1979, se pose aussi la question dans le débat public du rôle du surveillant. Doit-il être simplement un porte-clés et verrouilleur de cellules, ou peut-il jouer un rôle éducatif, tel « un moniteur, un éducateur », comme disent les architectes. Le montage, là aussi, s’amuse à brouiller les pistes : alors qu’un surveillant aimerait « noter les détenus, comme un adjudant », un taulard raille : « Quand on connaît le système de recrutement, la réadaptation par les surveillants de prison, ça me paraît un peu bizarre. En sortant du service militaire, certains veulent être gendarmes, mais ils n’y arrivent pas. Puis ils essayent CRS, mais n’y arrivent pas. Alors ils essayent la police parisienne, et on les envoie comme gardiens de prison »… Certains matons, d’ailleurs, ne s’en portent pas plus mal. « La Santé, c’est assez relaxant. Pas tellement de discipline pour nous, on a tendance à être relaxants aussi, nous autres. », assure l’un d’eux, qui affirme ne vouloir changer de job pour rien au monde. Chacun·e à sa (bonne) place, en somme.

Nuits magnétiques – Scènes de la vie carcérale, par Anne Scee et Laurent Danon-Boileau – Réalisation Bruno Sourcis. Première diffusion : 13/03/1979.

Épisode 1, Épisode 2, Épisode 3, Épisode 4, Épisode 5.

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Cet article est paru dans la revue de l’Écoute n°14 (été 2018).
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