Ces docus (tchèques) que vous ne voyez pas ~ Entretien avec Eva Nachmilnerová

Le festival du film documentaire de Jihlava, en République Tchèque, est l’un des rares festivals qui accueille depuis déjà cinq ans une programmation radiophonique. Plutôt marginale dans le festival, elle a le mérite d’exister. Nous y avons rencontré Eva Nachmilnerová, fraîchement rentrée du Prix Europa, responsable de la programmation documentaire pour Radio Vltava, la radio culturelle du service public tchèque. Elle coordonnait l’initiative Radio Dokument du festival, une catégorie baptisée “Ces documentaires, que vous ne voyez pas”.

Après avoir travaillé comme rédactrice musicale, Eva Nachmilnerová s’est formée aux grandes lignes du documentaire radiophonique à l’Union Européenne de Radiotélévision en Suisse. Parmi ses productions en tant qu’auteure, elle a notamment signé Le Voyou Divin Jan Novák, sur le compositeur tchèque exilé Jan Novák et Arcisstraße 12 – L’histoire d’une adresse, réflexion personnelle de l’auteure lorsqu’elle étudiait la musique au Conservatoire de Munich, situé dans l’ancienne résidence d’Adolf Hitler. Elle coordonne actuellement l’émission documentaire Dokument de la radio culturelle tchèque.

Eva Nachmilnerová en workshop à Jihlava © Tomáš Vodňanský, Czech Radio

Eva Nachmilnerová en workshop à Jihlava © Tomáš Vodňanský, Czech Radio

Comment décrire la scène du documentaire tchèque ?

La production radiophonique documentaire en République tchèque est relativement jeune : c’est simple, avant notre révolution (celle “de velours”) en 1989, il était difficile de produire des sujets dont le but était de montrer la réalité ! Le peu d’initiatives étaient plutôt alignées sur le discours du gouvernement. C’est un vrai passionné de son, Zdeněk Bouček, qui a faire renaître le genre en République tchèque. C’était lui notre premier homme de documentaire radio, il soutenait les jeunes auteurs, créait des connexions avec l’étranger, et fréquentait déjà le Prix Europa ou l’IFC (International Feature Conference).

Nous portons aujourd’hui son héritage. À sa mort en 2007, le dramaturge – et traducteur de français – Michal Lázňovský lui a succédé, puis c’est moi qui ai pris le relais depuis janvier 2012. Je m’occupe de l’heure hebdomadaire Radio Dokument, sur notre station culturelle Radio Vltava, chaque mercredi à 21h45. Ajouté à cela, il existe quelques créneaux consacrés au documentaire sur la grille des programmes de la Radio 1 et 2 du service public. La bonne chose quand on travaille pour une radio plutôt intellectuelle, c’est d’avoir le droit d’aller davantage en profondeur dans nos sujets, et que la porte soit ouverte à l’expérimentation : mes responsables me laissent toute liberté, chaque documentaire a la durée qui lui convient et non une durée imposée.

Comment orchestrez-vous la production ?

Je cherche à élargir les productions aux nouveaux auteurs, avec une ouverture aux productions venues de l’étranger. C’est moi qui accompagne les auteurs, nous consacrons 20 heures pour chaque documentaire, avec le soutien d’un technicien-monteur. Beaucoup d’étudiants en dramaturgie et d’historiens participent, mais les gens de radio en sont la majorité, surtout des journalistes. J’apprécie les personnes qui ont une oreille et une éducation musicale : je viens aussi de cet univers et pour moi, faire un documentaire c’est comme composer, en musique.

Notre problème principal, pour la production, c’est que nous n’avons pas de vraies méthodes d’enseignement, de tutorat, ou de structure de formation au documentaire radio, comme c’est le cas en Suède ou en Grande-Bretagne. Le problème que je dois affronter le plus souvent, c’est celui de la qualité sonore : on me propose un excellent sujet, mais pas forcément la connaissance qui va avec pour l’enregistrer correctement… Parfois, c’est juste difficile d’avoir du bon son !

Nous voulons vraiment travailler à cela, notamment par la formation des auteurs, parce que la qualité du son génère de belles images dans l’esprit de nos auditeurs. Il m’arrive d’envoyer un ingénieur son sur le terrain, mais je considère quand même qu’un auteur de documentaire radiophonique doit pouvoir maîtriser la technique. C’est vrai que sur le terrain le défi n’est pas simple : il faut enregistrer les atmosphères, penser aux questions qu’on veut poser, en plus d’être attentif à la qualité de l’enregistrement. Mais je garde le même avis : en tant qu’auteure de documentaire (que je relègue au second plan du fait de la gestion de l’émission Dokument), j’aime l’intimité qui est possible avec un micro. Je crois qu’on n’a pas besoin de toute une équipe technique pour faire du docu radio, bien que cela se décide évidemment au cas par cas.

L’idée d’organiser un atelier au festival du documentaire de Jihlava vient de ce besoin relatif à la formation des auteurs. Nous l’avons appelé “Comment raconter une histoire par le son ?”, parce qu’à mon avis, c’est l’histoire qui compte avant tout, mais aussi l’émotion. L’idéal, c’est de combiner les deux. Un documentaire fonctionne aussi quand on parvient à maintenir une tension, cette capacité à construire un sujet, à raconter une histoire.

Votre programmation radio trouve-t-elle sa place dans ce festival dédié au cinéma documentaire ?

Il reste encore du chemin pour réussir à convaincre des merveilles du documentaire radio. Au Danemark il y a des événements radio où l’entrée est payante, qui ont un grand succès. Nous n’en sommes pas encore là en République tchèque. Même dans nos studios, dans les locaux du service public, on doit toujours expliquer ce qu’on fait. En revanche, les années 60 ont donné de superbes feuilletons radiophoniques ici en Tchécoslovaquie [NDLR: la séparation entre la Slovaquie et de la Tchéquie ne date que de 1993], et on comprend mieux ce qu’est une dramatique radio par exemple. Nous sommes un peu la “petite sœur” de la fiction radiophonique, mais on doit encore et encore expliquer pourquoi ça vaut le coup d’écouter un bon documentaire.

Comment imaginez-vous la catégorie audio du festival, dans son idéal ?

Sur les années passées nous étions installés dans une salle de cinéma, mais ça sonnait faux de proposer du son avec un écran vide devant les gens. Cette année nous sommes dans un café…. Je ne sais pas ce qui serait l’idéal. Ici le son du café nous gêne, mais c’est déjà mieux. Il manque un espace où les gens peuvent s’étendre, se poser pour écouter, être dans le noir, mais pas complet !

Je rêve de plus de gens passionnés, que nous pourrions accrocher avec nos histoires sonores. En tous cas, c’est ce que nous essayons de faire ! Et à mes yeux, toutes les initiatives sonores valent la peine. Même si 80 % de ce que nous percevons passe par le visuel, je pense qu’il est très important de continuer à organiser des écoutes, et seulement de l’écoute. Si j’avais à choisir, je suis de celles qui préfèreraient perdre la vue que l’ouïe.

 

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