“Ce que je demande, c’est du temps” ~ Entretien avec Thomas Baumgartner

Après une pause estivale méritée, Les Passagers de la Nuit reprendront du service le 30 août prochain. Paradoxalement, malgré le bon accueil critique et un prix décerné en juin dernier par la Scam à Thomas Baumgartner, son producteur-coordinateur, ils reviendront amputés de près de la moitié de leur temps d’antenne.

De qualité certes inégale (mais comme toutes les émissions de création ?), les Passagers forment un îlot d’éclectisme fragile au sein d’une station de plus en plus assujettie à l’actualité. Beaux joueurs, ils font preuve d’inventivité et de prospective, dans un contexte favorable pour France Culture qui s’est découverte au printemps “troisième radio la plus podcastée de France”.

Bilan et perspectives entre deux eaux, avec Thomas Baumgartner.

Quel regard jettes-tu sur la saison écoulée ? Les Passagers avaient-ils à la fois trouvé leur place sur l’antenne et leur propre pulsation interne ?

Cette année est passée à toute vitesse, mais je suis satisfait ! On a réussi à réaliser un travail d’équipe. J’ai beaucoup appris cette année, au contact de chacun, les chargés de réalisation (toute l’année ou par périodes : Véronik Lamendour, Gaël Gillon, Angélique Tibau, Séverine Cassar, Gilles Mardirossian, Anne-Pascale Desvignes, Vincent Decque, Clotilde Pivin, Gilles Davidas, Bertrand Chaumeton…), les attachées d’émission (Yaël Mandelbaum et Inès de Bruyn) et les innombrables producteurs et -trices. Ils et elles m’ont fait confiance, ils et elles ont relevé l’immense défi de ces 50 minutes quotidiennes, avec trois, quatre ou cinq productions élaborées dans chacune des émissions. Et on y est allé, chaque soir, on a fabriqué une radio qui aime la radio, mais pas tournée sur elle-même : ouverte dans ses sujets, dans ses approches. Et on va poursuivre sur ce chemin-là. On a encore beaucoup de choses à découvrir, à creuser, à tenter. À entendre.

Dans notre entretien d’août 2009, tu disais : “Le défi sera de fabriquer une enveloppe cohérente à partir de contenus volontairement hétéroclites.” Or, certains auditeurs reprochent aux Passagers d’être une collection de vignettes sans rapport les unes aux autres, ou une compilation du genre “best-of de la création radio” où il faudrait à chaque fois un peu de docu, une dose d’Ourapo, un soupçon de fiction. Aurez-vous toujours ce souci de ne pas thématiser les émissions et pourquoi ?

On continuera dans l’idée de la surprise, du contre-pied. Mais ce n’est pas parce qu’on est dans le contre-pied qu’on n’est pas cohérent. La saison avançant, nous nous sommes appliqués à rendre chaque émission, sinon systématiquement thématique, au moins plus lisible. C’est un travail mené main dans la main avec les chargés de réalisation.

Par ailleurs, si l’émission paraît être un best-of… autant prendre ça pour un compliment !

L’idée est de varier la matière sonore, les sujets, la manière de parler, de faire parler. C’est aussi d’être autant dans des formes connues (type reportages ou documentaires à épisodes) que dans la tentative, dans le dispositif. Varier pour rythmer, varier les plaisirs, décaler l’oreille pour entendre différemment, et puis partager le plaisir de faire. Voilà pour la forme. Pour le fond, je crois très fort au besoin du “non-urgent” chez les auditeurs (chez les gens en général, nous, vous…). Il faut au moins pouvoir offrir cette possibilité.

Je crois que ce que produisent les médias relève trop systématiquement de l’urgence, du fait urgent. Je pense au contraire qu’il y a une manière de parler du monde qui peut ne pas être en écho avec l’actualité immédiate et “objective”, mais qui peut nous concerner tout autant. Je crois au subjectif universel. Dans la mesure où l’information est menacée par le storytelling et le “conte de la communication”, notre approche du monde, personnelle, intime, illustrée, poétique, n’est pas forcément plus fausse.

elle et lui by by dave641641 on flickr

© David Lorrain | www.lorrain.org

Justement, les Passagers de la Nuit ne font pas dans le social, ni dans le politique, ils ne sont pas polémiques, ne choquent ni par le fond, ni par la forme… Ils semblent chercher avant tout à faire plaisir. N’avez-vous pas peur de ne parler qu’à un certain public, disons, policé et cultivé ?

D’abord il y a une question de logique de grille générale : Les Pieds sur Terre ou Sur les Docks (pour ne donner que deux exemples) abordent déjà les questions sociales, politiques et d’actualité dans un temps long, et ils le font très bien et depuis longtemps. Il y a aussi sans doute une question d’inclination personnelle, et de maturation de l’émission. Laissons venir certaines envies ! Choquer… Non, j’avoue, nous ne cherchons pas à choquer pour choquer, étonnamment ! Cherchons-nous à faire plaisir ? Ce ne serait pas un mauvais objectif. Mais encore une fois, je pense qu’en allant vers l’intime, le subjectif, on va vers l’universel et on s’adresse potentiellement au plus grand public ~ pas spécialement policé ~ juste vivant. 

La réduction également prévue à la rentrée de la durée de l’Atelier de Création Radiophonique m’a fait prendre conscience que leur découpage en “faces A, B et C” avait peut-être préparé le terrain. Vos émissions sont-elles plus fragiles que d’autres ?

C’est une lecture. Mais par le passé, des émissions ont déjà vu leur durée diminuer en étant d’une forme unique… Le découpage est aussi un argument de solidité, parce qu’ainsi nos productions sont facilement “essaimables” sur les réseaux où le son existe. Je souhaite que nos productions connaissent une seconde vie pérenne en ligne. Et j’espère que la deuxième saison sera l’occasion de développer ça.

Parles-tu de ce que vous commencez à expérimenter en regroupant des séries (Tout seul, tout seul, Acid Cheese corporation) sur des pages du site à part ?

Essaimer, d’autres disent disséminer. Internet est l’autre lieu où le son existe, après l’air. La radio y est désynchronisée (chacun choisit son temps), délinéarisée (une émission, voire une part d’émission, existe sans rien avant et sans rien après, à la différence d’une antenne) et partageable. Et pour moi l’idéal (tout en réglant les questions de droits qui vont avec tout ça), ce serait qu’on continue de produire chaque soir une émission complète, soignée, pensée, pendant que chaque élément poursuit sa vie sur les réseaux, qu’il circule, qu’il est partagé, écouté et réécouté. Oui, dans ce sens-là, ce qu’on a commencé à faire avec la collection Tout seul tout seul et Acid Cheese corporation est un début. L’idée est aussi de rendre visible une collection en tant que telle.

Passons à la deuxième saison, donc ! Après avoir trouvé un rythme de croisière, comment repense-t-on son émission avec vingt minutes en moins ? Quelles seront les conséquences sur le principe de construction de l’émission et sur la durée des productions ?

Il y aura moins de productions, c’est sûr. Je suis notamment en train de repenser la place de la fiction minimaliste qu’on développait avec la séquence 2 voix 5 minutes. Mais il y aura toujours deux ou trois productions par émission, toujours des séries voisinant avec des productions unitaires. Et le souci pérecquien de creuser “l’infraordinaire”, l’aventure du coin de la rue.

Mais je ne souhaite pas qu’il y ait moins de producteurs, même s’il est vrai qu’il y aura moins de productions, c’est mathématique. Les Passagers de la Nuit ont également été une émission de défrichage de nouveaux talents. Beaucoup de gens ont pour la première fois travaillé à France Culture via les Passagers. D’autres ont développé une écriture, ont essayé des choses. Ça, ça ne changera pas.

Radio si burning by nanstoe on flickr

(cc) nanstoe on flickr

Parmi les inventions des Passagers, il y a eu les Mythologies de poche de la radio. Peuvent-elles continuer dans le nouveau format ?

Il n’y aura plus de Mythologie de poche de la radio le vendredi. Trente minutes c’est trop court pour développer un propos sur la radio et faire entendre des archives un tant soit peu en longueur. Mais j’espère bien que cette collection ~ qui me tient beaucoup à coeur parce qu’elle permet de parler de radio à la radio et qu’elle fait appel à la mémoire de chacun ~ aura une autre vie un jour prochain. On est loin d’en avoir fait le tour !

On termine ce vendredi 23 juillet avec Cécile Rogue et Véronique Jolivet, les deux documentalistes de l’INA qui ont accompagné les Passagers toute cette saison, et notamment les Mythologies. Elles nous diront leur propre mythologie, elles qui travaillent au quotidien auprès des archives.

Aux Passagers de la Nuit, pensez-vous parfois que vous fabriquez votre propre mythologie ?

Le danger serait de se regarder produire.

Heureusement, on n’en est pas là. Aujourd’hui, on se découvre encore. On est dans le plaisir de faire et le souci de bien faire. On commence juste à trouver nos marques. Au bout de 10 mois, une émission n’existe pas, elle est en repérage d’elle-même. Et il est certain que de passer de 50 à 30 minutes, ça rebat sérieusement les cartes : il va falloir qu’on trouve encore de nouveaux équilibres.

À peine les plâtres de la première saison sont-ils secs qu’il faut refaire une partie du plafond et changer la couleur de la moquette. Mais on y retourne avec élan, c’est la règle du jeu. Maintenant, ce que je demande, c’est du temps.

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Rendez-vous lundi 30 août à 23h pour la nouvelle saison des Passagers de la Nuit…

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