Ça radiote en école d’art

Bourges, une nuit de février, dans les locaux de Radio Radio. Il est 21h : trois heures d’antenne se sont déjà écoulées, il en reste autant. Dans le couloir, le va-et-vient est incessant. La régie commence à s’embuer : on y squatte, on y échange autant que de l’autre côté de la vitre, où les formes radiophoniques s’enchaînent les unes aux autres : dialogue avec des artistes par téléphone / jingle / diffusion d’une pièce bruitiste / jingle / extrait d’un journal intime trash et intello / jingle / plateau fictif en impro totale / jingle… Des câbles traînent à terre, pour relier l’étage supérieur, où un groupe d’étudiant·es installé autour d’objets bricolés prépare une performance « Lutherie Populi ». Il plane dans l’air un étonnant mélange de concentration et de bringue.

Tandis que les pratiques du son se développent dans les écoles d’art en France, on voit émerger un intérêt croissant pour la radio – un outil tout désigné pour diffuser la création sonore, mais aussi un espace relationnel propice à la rencontre, au discours et à la critique artistique, un lieu d’expression libre et d’expérimentation. Petit tour d’horizon des pratiques radiophoniques actuelles dans les écoles d’art de Bourges, Le Mans, Marseille, Caen et Cergy.

Dans le studio de Radio Radio, à l’école d’art de Bourges © Jean-Michel Ponty

La radio en école d’art, c’est d’abord un bon support pédagogique. « J’utilise régulièrement des émissions de radio pour aborder des sujets de cours – de la même façon que j’utilise des diaporamas ou d’autres documents – l’idée étant de motiver et d’habituer les étudiants à l’écoute. » Pour Thierry Weyd, enseignant à Caen-Cherbourg, parcourir l’histoire de la radio comme lieu ayant vu naître et abrité des avant-gardes sonores, musicales, poétiques, construit également un socle de connaissances pour des étudiant·es qui sont rarement des auditeurs/trices de radio né·es.

Une écriture sonore spécifique

Dans les établissements étudiés, l’enseignement de la radio est de forme variable et, dans tous les cas, minoritaire. L’intérêt pour la radiophonie émerge au sein des pédagogies du son, encore jeunes dans ces écoles : le premier atelier son est créé aux Beaux-arts de Marseille en 1978 ; les années 1990-2000 voient leur généralisation, mais, aujourd’hui encore, les écoles en sont pourvues de façon inégale.

Dans ce contexte, la radiophonie est le plus souvent abordée en tant qu’écriture sonore spécifique, qui se distingue d’autres médiums sonores tels que l’installation (ou également la musique, qui est encore un champ réservé aux conservatoires). « Personnellement, je conçois la “radio” plus comme un champ culturel et référentiel d’un certain type de pratiques sonores, que dans son aspect technologique de diffusion » confie Éric Maillet, enseignant à Paris-Cergy. « Pour faire une analogie avec l’audiovisuel, on va parler de “film” pour un certains type de travaux, alors qu’ils sont réalisés en vidéo, tout simplement parce qu’ils sont indexés sur le modèle du cinéma et non sur celui de l’art vidéo. » L’exploration de la radiophonie revient donc souvent à aborder la captation, le montage, la narration par le son, tandis que les aspects de diffusion et d’espace sont traditionnellement laissés au domaine de l’installation.

Comme c’est souvent le cas dans les écoles d’art, l’exploration de nouveaux champs artistiques sort des bagages des personnalités enseignantes. Au Mans par exemple, la radio a été importée par Philippe Langlois, qui fut producteur-coordinateur de l’Atelier de Création Radiophonique de France Culture de 2001 à 2011, et Christophe Domino, également ancien de France Culture, producteur de l’émission de critique d’art Trans/Formes au début des années 2000. À Marseille, c’est Lucien Bertolina, fondateur du studio Euphonia et proche de Radio Grenouille, qui depuis longtemps introduit la radiophonie à ses étudiants de Luminy. « J’ai tenu à développer, en étroite relation avec Euphonia et Radio Grenouille, un cursus de formation pour des étudiants volontaires, qui s’inscrivaient dans ce cadre en-dehors ou en parallèle de leurs préoccupations purement plastiques liées à leur diplôme. C’est dans cet esprit que le travail théorique et pratique de création radiophonique s’est développé avec plus ou moins de régularité, sans cependant en faire un enseignement spécifique ou même une option au sein de l’école. » De 2007 à 2011, cette collaboration donna naissance à une émission mensuelle intitulée Lumen sur Radio Grenouille.

 

Marine Angé, ancienne étudiante des Arts Décoratifs de Strasbourg, est actuellement étudiante à l’école nationale supérieure d’art de Bourges en post-diplôme Laborintus. Elle a déjà, entre autres, produit la série Dead Meat pour Arte Radio.

Aurélia Nardini, une autre étudiante de Laborintus, a brossé le « portrait sonore » de Marine Angé pour la revue AAAR :

Dans le studio de Radio On, à l'école d'art du Mans © Charlotte Pineau

Dans le studio de Radio On, école d’art du Mans © Charlotte Pineau

Créer avec le média

C’est ainsi que la radio à l’école peut devenir une pratique artistique expérimentale parmi d’autres. « Radio Derechef, la webradio que nous avons mise en place, est un espace de travail » précise Éric Maillet, de Paris-Cergy. « Elle n’est pas publique et n’a pas pour mission de véhiculer une quelconque image de l’école. C’est un atelier d’école d’art et non une galerie. Les travaux qui sont en ligne sont donc des recherches, des essais. » À Bourges et au Mans, là où la pratique radiophonique s’ancre dans un lieu physique – de véritables studios –, ses responsables envisagent la radio comme une plateforme transversale au cœur de l’école, un carrefour stratégique entre les disciplines. Car, si la radio permet bien sûr de diffuser les travaux sonores des étudiants (de plus en plus nombreux dans les parcours d’études), elle excelle, ici aussi, dans son rôle traditionnel de médiatrice : on y vient discourir d’art en général ou recueillir la parole de conférencier·es de passage. « C’est un formidable outil pédagogique, qui permet aux étudiants de diffuser leur travail, ainsi que de le présenter, c’est-à-dire de passer d’un côté et de l’autre du micro. La radio nous fait réfléchir aux situations d’ “accrochage”, fondamentales en art » explique Philippe Langlois, responsable de Radio On, la webradio de l’école d’art du Mans, qui émet temporairement en streaming.

À Bourges, où l’environnement interne à l’école est particulièrement stimulant – avec l’atelier d’esthétique sonore d’Alexandre Castant, le laboratoire Locus Sonus dont un des piliers, Jérôme Joy, a récemment fait son entrée dans l’équipe pédagogique, auxquels il faut ajouter le nouveau post-diplôme Laborintus, co-dirigé par le professeur de son Jean-Michel Ponty et le responsable de la classe d’électroacoustique au Conservatoire de Bourges Roger Cochini –, le son et la radio sont les locomotives de l’école. Pour le projet Radio Radio, Jean-Michel Ponty a voulu dès le départ associer la diffusion sur le web à une émission locale en FM. « Ici, avant d’être l’école des Beaux-Arts, c’était le lycée où Édouard Branly a connu sa première affectation comme professeur de sciences physiques. La ville se situe également à deux pas de l’émetteur historique d’Allouis. Il y a donc une sorte de mythologie de la radio qui flotte autour de nous.. »

Radio Radio est née en 2010, et avec elle un rituel : tous les trois mois, un nouveau dossier part au CSA afin d’obtenir l’autorisation temporaire d’émettre. La grille, élaborée par les étudiant·es, se structure autour de formats d’émission reproductibles : le Journal (« montages, décalages, divers traitements, en direct, 5 minutes »), Sonicône (« série d’images invitant à la narration, en direct, 10 minutes »), Lutherie Populi (« performance live pluriel avec instruments non conventionnels, en direct, 45 minutes ») et tant d’autres. « Depuis 3-4 ans, nous avons émis une soixantaine de fois – des sessions d’une durée de six heures en moyenne. Ici, la radio est avant tout un enseignement pratique sur le tas » poursuit Jean-Michel Ponty. Trois à quatre fois par an, les sessions de Radio Radio produisent des échéances qui incitent les étudiant·es à achever des travaux en cours, les poussent à faire des expériences, tenter des formes, le plus possible en direct. On apprend à prendre des risques et à surpasser la défaillance technique ou humaine. D’où l’atmosphère événementielle, festive, de chaque session Radio Radio – que l’on observe aussi lors des sessions de Radio On, au Mans.


Captation vidéo de Conter, une performance utilisant une micro-émission en FM d’Alexandra Brillant, actuellement étudiante en post-diplôme Laborintus.

Kaye Mortley intervenant à l'école d'art de Bourges en février 2014 © Jean-Michel Ponty

La documentariste radiophonique Kaye Mortley intervenant à l’école d’art de Bourges en février 2014 © Jean-Michel Ponty

Un processus naissant

Monde de la radio et monde de l’art (contemporain) se fréquentent depuis longtemps. Au-delà des émissions consacrées sur diverses stations, des artistes s’emparent régulièrement de la radiodiffusion en tant qu’espace public élargi, capable d’offrir une « galerie » à des œuvres sonores ou à des restitutions sonores d’œuvres plastiques (on peut citer par exemple le festival néerlandais Radio Days en 2005). Plusieurs webradios ont fait de l’art contemporain leur credo [Lire sur Syntone Enquête sur les radios d’art, mars 2010]. Cependant, aucun « marché de l’art radiophonique » n’attend les futur·es diplômé·es à la sortie de leurs études. Les perspectives sont rares, de l’ordre de l’exception – on citera les commandes publiques Cnap / France Culture, dont peuvent bénéficier des plasticien·nes repéré·es. En conséquence, l’insertion dans un hypothétique milieu professionnel de l’art radiophonique n’est pas un but visé par les écoles. Leurs pédagogies en lien avec la radio sont le plus souvent de l’ordre de la « formation humaine », subsidiaire certes, mais capable d’apporter un point de vue inattendu sur les autres arts. Par la diffusion de l’histoire de la radio, et encore plus par la pratique radiophonique, on pourrait dire qu’un effet induit, commun à toutes ces écoles, est de créer des écouteurs et des écouteuses de radio avant même des artistes de radio. Et c’est déjà une perspective prometteuse.

Depuis un an, les enseignant·es en son des différentes écoles d’art françaises ont décidé de se rencontrer régulièrement afin de réfléchir à la création d’un réseau ou d’une plateforme commune. Il serait logique et enthousiasmant que, dans ce projet, la radio joue un rôle fédérateur.

Les établissements cités dans cet article :
  • ENSA Bourges : école nationale supérieure d’art de Bourges
  • ESBA-TALM : école supérieure des beaux-arts, Tours-Angers-Le Mans
  • ésam Caen-Cherbourg : école supérieure d’arts & médias de Caen-Cherbourg
  • ESADMM : école supérieure d’art et de design Marseille-Méditerranée
  • ENSAPC : école nationale supérieure d’art de Paris-Cergy
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Un article en partenariat avec AAAR, la revue des arts visuels en Région Centre.

6 Réactions

  • Mathieu dit :

    L’ENSCI (Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle) aussi, avec Radio Talkie!

    http://www.ensci.com/radiotalkie/

  • Maylis dit :

    Il pourrait être opportun de mentionner aussi l’atelier PhononLab, propulsé par Philippe Lepeut et Joachim Montessuis, au sein de la Haute Ecole des Arts du Rhin – site de Strasbourg (anciennement Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg), et le pôle Son de la Haute Ecole des Arts du Rhin – site de Mulhouse (anciennement Ecole d’Art LE QUAI), dont le directeur d’études est Yvan Etienne.
    Marine Angé, mentionnée dans l’article, a participé à l’atelier PhononLab. L’école a un temps accueilli Radio En Construction, avec laquelle elle a construit plusieurs émissions.
    Philippe Lepeut : « la première expérience radiophonique en collaboration avec REC date de 2006 (BoxSon). »
    Plusieurs émissions radiophoniques hors-les-murs ont été proposées par les enseignants et étudiants du groupe Phonon. Exemple : une pièce radiophonique, « Principe d’inconsistance », performée collectivement à l’Aubette 1928, en décembre 2011, dans le cadre de l’émission « Europe des Esprits ».
    D’autres exemples existent, je vous invite à poursuivre votre travail d’investigation concernant les radios en écoles d’art. Philippe Lepeut et Joachim Montessuis seront, j’en suis convaincue, ravis de partager leur expérience avec vous !

    • Syntone Syntone dit :

      Bonjour.
      Merci pour vos informations.
      Nous avions contacté Joachim Montessuis qui ne nous avait pas répondu. Ainsi qu’Yvan Etienne qui, lui, n’avait pas connaissance de projet radiophonique. Nous n’avions pas contacté Philippe Lepeut.
      Dans cet article, nous souhaitions mettre en avant les écoles qui proposent des pratiques radiophoniques régulières.

  • Jonathan dit :

    Residence Artistique de Crèation Radiophonique basé à Berlin.

  • Jonathan dit :

    Projet de recherche radiophonique de la Haut Ecole d’Art et de Design de Genève.

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