Bruxelles, la ville aux mille récits

Il existe à Bruxelles depuis plus de quinze ans une structure à double tête, flamande et francophone, qui travaille inlassablement à saisir, à travers des enregistrements uniquement sonores, la mémoire mouvante de la ville. Une collecte d’autant plus inépuisable qu’elle concerne non seulement le passé et le présent, mais aussi le futur. BNA-BBOT (Bruxelles nous appartient – Brussel behoort ons toe), menée par Séverine Janssen, Flavien Gillié et Maud Seuntjens, constitue avec une précieuse ténacité les archives d’« une histoire mineure et granuleuse ». Mineure parce qu’elle n’est pas celle des vainqueurs, mais celle d’en bas. Granuleuse parce qu’elle est faite de la texture des mille voix de Bruxelles, de leurs modulations infimes, de leurs identités complexes.

Une histoire orale pour dire tout autre chose que l’histoire officielle, écrite ou visuelle.

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Ferdinand Feys, « Bruxelles – 12 jul 2014 », Creative Commons by-nc-nd

Une forme d’expérience documentaire au très long cours, qui n’a pas pour seul objet de capter les voix et les sons qui passent, mais d’imaginer de multiples formes pour les donner à entendre. La base de données des entretiens réalisés est accessible sur simple inscription, permettant à qui veut d’utiliser le matériau pour fabriquer ses propres objets, pourvu que l’esprit dans lequel la collecte a été faite soit respecté. Parmi les multiples réalisations que BNA-BBOT a produites, on citera par exemple une carte sonore de Bruxelles, mais aussi Cinepolis, une création et installation sonore de Chloé Despax et Emanuel Lorrain en 2014, qui fait entendre « un cinéma imaginaire créé à partir de témoignages sur la période faste des salles aujourd’hui disparues du centre de Bruxelles », ou encore Les mangeurs de hérissons, un documentaire de Cabiria Chomel avec des gens du voyage, diffusé dans Sur les docks (France Culture) en 2015. Sans oublier, depuis peu, l’émission mensuelle de BNA-BBOT sur Radio Panik : La Base, un quart d’heure où « la radio [considère] ses auditeurs comme des experts ». On mentionnera également sa collaboration sur La cité perdue, un documentaire collectif de Radio Panik en 2007 autour de la kafkaïenne « modernisation » d’un quartier populaire, ou encore la création par l’artiste sonore Dominique Petitgrand de l’album Rez-de-chaussée à partir du matériau brut des multiples voix recueillies dans la base de données.

Ou comment tisser un nombre infini d’histoires à partir d’une archive en évolution constante.

La Base, émission n°7 : « Le jardin du Keelbeek »

BNA-BBOT travaille tout autant en amont et en aval de la production sonore. En amont, par l’animation d’ateliers radio, par la mise à disposition de valisettes de prise de son et plus généralement par l’accueil dans son lieu de ressources et de discussions, le Magasin d’histoires. En aval, par la diffusion des productions non seulement à la radio, mais à travers une présence forte sur le territoire de Bruxelles : organisation de promenades sonores ou d’écoutes dans l’espace public au moyen de son ovni, « borne auditive ludique et itinérante ». Projet représentatif de la démarche : la « topographie imaginaire du quartier d’Anneessens » actuellement en cours, qui prend la double forme d’une bibliothèque présentant « en textes, en sons et en images l’imagination du quartier » et d’un parlement qui « vient chaque jour compléter la bibliothèque », les habitant⋅e⋅s étant invité⋅e⋅s à y présenter « leur objet ou lieu imaginaire/fictif/disparu ». Une manière de restituer aux rues de Bruxelles ce qu’on est allé⋅e⋅s y prélever, afin que la ville soit activement travaillée par sa mémoire vivante, et la mémoire sans cesse retravaillée par la ville.

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