« BE scape », un refuge pour l’oreille

Dès le titre, plusieurs directions s’annoncent, aucune ne s’impose, ça zigzague, ça vire, ça scintille : « BE scape », paysage de la Belgique, paysage de l’être, être paysage. « J’ai hésité sur l’emplacement de l’espace », m’écrit Vincent Matyn-Wallecan. « B escape », échappée belge, fugue intérieure et même, suivant la notation anglaise, fuite en si. Le titre est en voyage, il déambule dans lui-même. Ensuite on entend un roulement – de tambour ou de carriole, on se demande – et ça ne s’arrête plus de rouler.

Dans cette pièce produite en 2014 par l’Acsr de Bruxelles et diffusée dans le réseau Radia, le promeneur écoutant Vincent Matyn-Wallecan rêve tout en sons à partir de textes du promeneur écrivant Jacques Darras. « Promeneur » ne suffit pas, d’ailleurs, ce serait séparer le temps de balade des autres temps, or c’est tout le quotidien qui est ici investi dans l’écoute, l’écriture du réel, le plaisir d’être. À propos de Darras, poète européen d’origine française pourrait-on dire, tant cette union au-delà des nations lui importe, poète, donc, qui travaille depuis 1988 autour de la Maye, un cours d’eau qui se jette dans la baie de la Somme, Vincent Matyn-Wallecan a récemment réalisé avec Mélanie Godin un documentaire, Jacques Darras, un poète au pays des Belges, réflexion énergique et imagée sur cette Belgique scindée en deux qui tient malgré tout ensemble, sur l’Europe et ce qu’y peut la poésie, la transgression des frontières et la jubilation.

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Carnaval, par MPhotographe – CC by-nc-nd

« Documentaire muet, peinture sonore » nous renseigne le site de l’Acsr sur le genre où classer BE escape. Mais ça parle de partout, depuis les grincements et les pas, les rires et les échos, les cling et les dong. Poème acoustique, peut-être : une façon de trouver des rimes entre les sonorités, de marier une cloche et des clefs, une procession rituelle et un tube à la radio, une voix de fête foraine et des exclamations amicales – une façon de tout faire chanter. À chaque nouvelle écoute, des sons jusque là inentendus surgissent, alors on ré-écoute et il y a encore de nouveaux sons.

On pensait avoir fait le tour, mais on peut toujours voyager un peu plus loin à l’intérieur : des portes secrètes s’ouvrent et, d’une écoute à l’autre, elles semblent changer d’emplacement.

C’est que Vincent Matyn-Wallecan puise sa matière à même le réel : on écoute sa pièce comme l’un de ces mix surprenants que nous offre parfois la vie quotidienne, conjonction de motifs à laquelle on ne s’attendait pas. On se promène physiquement à l’intérieur de BE scape, avec un étonnement et un plaisir qui tiennent de l’enfance. Le paysage se construit comme une comptine en anadiplose, par évocations successives : un son appelle un son parent, un motif du second plan passe au premier, ainsi de suite. L’enfance, comme moment de paix collective et de gratuité, est aussi présente à travers le choix de ces motifs : des fêtes, des balades, des voix enjouées, et ces carillons qui montent et qui descendent au fil de l’écoute pour faire émerger ici la cloche d’une église, là un dialogue bien rythmé, ailleurs des bruits d’eau – comme un instrument magique qui donnerait naissance à mille sons et ferait déborder la musique dans tous les instants de la vie.

« Il y a, au cœur du moindre bruissement, glissement de tissu du pantalon contre sa chaussure en cuir, un monde musical d’une vertigineuse richesse. » écrit Matyn-Wallecan sur le site du collectif multi-disciplinaire Le Terrier auquel il a participé. « Ça commence toujours comme ça. / On sort dehors avec son instrument, / et ça aspire tout, les avions à réaction, / les minutes de silence. / Et puis on écoute installé dans un fauteuil / ça coupe colle et, ah oui, ça explore / on triture, on ouvre dépèce les sons. » Alors il part récolter des sons mécaniques, des atmosphères où tout s’accorde, des moments partagés, des bribes perdues, déjà lointaines, des choses fines et douces aux oreilles –  tout ce qui n’est pas gagné, comme dit la présentation officielle, par l’uniformisation commerciale ni, pourrait-on ajouter, par la colonisation des imaginaires. Ensuite le montage nous emmène à l’intérieur même des sons, pour susciter de nouveaux hasards, de nouvelles figures, de nouveaux espaces. L’utopie est là, dans cette résistance au prévisible, à ce qui saurait se répéter. C’est ce que Vincent Matyn-Wallecan s’applique à documenter au fil de Jardins secrets, son émission sur Radio Panik, qu’on écoute comme un carnet de travail au long cours, un espace de première décantation du réel, un laboratoire « des accidents de l’ordinaire ». C’est peut-être ce qui l’éloigne de la filiation des musiques « anecdotiques » de Luc Ferrari auxquelles on peut penser : une approche politique du sonore, un parti pris pour les sons mineurs, la volonté, en composant, de s’opposer.

Il y a une inquiétude en creux dans BE scape, qu’on prend d’abord pour de la nostalgie : on ne l’entend jamais, mais elle est là, dans l’ailleurs que crée le son, dans l’au-delà du paysage.

Qu’est-ce qui nous attend, après cet ordre et cette beauté, ce calme et cette volupté ? On sait, au fond, qu’on a déjà perdu tout cela ou qu’on ne l’a jamais trouvé : on s’y accroche comme à un souvenir, on le vit comme si on pouvait, un instant, échapper au temps. Pas de voitures ici, pas de bips de caisses enregistreuses, pas de sonals de portillons de métro, pas de musique d’ambiance, pas de robot vocal, à peine une sonnerie de téléphone portable. Mais où est-on ? Dans un pays enchanté ou au cœur d’un faux Éden ? Dans une utopie ou au beau milieu d’une boîte à musique ? Vincent Matyn-Wallecan a passé trois années à cueillir les enregistrements qui font la matière de cette pièce. Il en a produit un espace et un temps qui n’existent pas. C’est la Belgique mais ça ne l’est pas, c’est aujourd’hui mais ça ne l’est pas, tout sonne familier mais rien n’est vrai. C’est à la fois un refuge et un plaidoyer. La dernière séquence est la plus mystérieuse : est-on arrivé⋅e⋅s quelque part ? Ces pas feutrés, ces voix policées, cet écho de belle architecture, est-ce l’antichambre du paradis ou de l’enfer ? On ne sait pas. Alors on relance la roue.

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