Arcoparlante

Arcoparlante n’a pas remporté le premier prix du concours Phonurgia Nova 2009, mais le mille-feuille vocal d’Alessandro Bosetti aurait pu prétendre à mieux qu’une “mention spéciale” ~ récompense ambiguë qui souvent déprécie autant qu’elle promeut.

Le jury (dont faisait partie l’auteur de ces lignes) lui a préféré un petit bijou de confection artisanale, The Last Voice de Joaquin Cofreces, en étant peut-être plus sensible à son thème qu’il n’a bien voulu le dire. The Last Voice (en écoute sur Libélabo) donne à entendre les derniers souffles d’une langue amérindienne à l’agonie, installant l’auditeur dans la position d’un ethnologue privilégié et forcément ému. Une visée humaniste, un format court (7’), une forme classique (une voix à la présence minimale au centre d’un background faussement naturaliste) et surtout une dignité absolue… : The Last Voice est une carte de visite idéale pour la création sonore.

(cc) Helen Harrop - flickr

(cc) Helen Harrop – flickr

À l’opposé sur le spectre de la composition, Arcoparlante donne dans l’exubérance et l’expérimentation joyeuse. Bosetti n’hésite pas à déployer cinquante minutes d’une constellation de voix fragmentées par un montage très musical avec un sens du rythme issu d’une époque où le sample et le hip-hop accélèrent tout. Plus ce Lego produit par la Deutschlandradio Kultur à Berlin empile les couches d’absurde et de micro-fictions, plus le langage semble se déconstruire. Les objets lexicaux non identifiés tournent en boucle, les mots se percutent et se répondent, les bribes de phrases restent en apesanteur : plus complexe qu’une simple récréation phonétique, le tableau parvient à s’enrichir au fil de l’écoute. L’effet est d’autant plus vivifiant que l’auditeur ne sait jamais à quoi s’attendre.

L’ironie de ce palmarès 09 est qu’en fin de compte, Arcoparlante n’est pas si éloigné de The Last Voice. Son propos est lui aussi de sauver des voix inconnues de la perte, de l’enfouissement dans l’amnésie collective. Mais ici ce sont celles, fantasmatiques et souvent inaudibles, qui hantent les ondes courtes. Pour amorcer son puzzle, Bosetti a donc tiré parti des qualités de la radio aussi bien plastiques (son imperfection sonore, ses accidents, ses scories) que physiques (sa disponibilité sans limites temporelle ni géographique, sa capacité à être enregistrée et rediffusée, la malléabilité du son). À partir de captations de bandes AM, l’auteur italien a noté et décrypté ce qu’il croyait comprendre, puis donné ses notes à un speaker professionnel. L’amalgame relecture/bandes est rediffusé en Allemagne par voie hertzienne et sur internet. Le processus devient alors collectif et se soumet à une interactivité qui pour une fois n’est pas que de surface : un appel est lancé au public, aux amis, aux gens du milieu pour une réappropriation subjective. La rumeur se propage, le bouche-à-oreilles (?) fonctionne. Des radio-parties sont organisées. Bosetti reçoit des CD, des textes, des e-mails, des fichiers, des appels téléphoniques, du MP3 en vrac… À chacun sa version.

En globalisant les techniques modernes de communication et de création (du buzz au remix), c’est en fin de compte la perception que Bosetti interroge. De ce corpus foutraque, il fait émerger une langue primale et hésitante, qui semble impulsée par un inconscient collectif. Une langue qui trahit la réalité de la diffusion, certes, mais se rapproche sans doute le plus de ce que nous entendons vraiment quand nous écoutons la radio.

Arcoparlante (extrait)
Composition et réalisation : Alessandro Bosetti
Deutschlandradio Kultur Klangkunst du 3 juillet 2009

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