À l’ACR, “la création sonore est un champ parmi les autres” ~ Entretien avec Frank Smith

Quatre décennies d’aventures sonores et toujours ce statut singuler pour l’Atelier de Création Radiophonique : vaisseau amiral de la création radio mais solitaire, sans équivalent sur les ondes ; institution dans l’institution mais en marge, comme tenue à distance ; jalousée, contestée, mais incontournable certains dimanches…

En rupture (relative) avec son passé glorieux, de plus en plus en prise avec l’art contemporain, la plus ancienne référence de France Culture reste un centre de gravité, autant par ses projets que les avis qu’elle suscite. Rencontre avec Frank Smith, l’un de ses deux producteurs, pour un quarantième anniversaire plutôt discret.

Comment une émission de création a-t-elle pu devenir l’une des plus anciennes du paysage radiophonique ?

C’est assez miraculeux, en effet ! D’autant que nous sommes l’émission la mieux lotie en budget de France Culture ! Mais toute institution a besoin d’un laboratoire qui cherche. Non comme une caution, mais par besoin de faire bouger, de créer de la stimulation. L’autre raison de notre longévité est que certes nous sommes une cellule d’innovation, mais nous sommes ancrés dans le monde actuel, et pas dans une niche. Ce qui est prépondérant avec l’ACR, c’est le lien avec le réel, et notamment avec le documentaire, une grande tradition à France Culture.

Avec Philippe Langlois1, vous avez remplacé le producteur René Farabet en 2002 avec la mission confiée par Laure Adler de renouveler l’identité de l’ACR. Revendiquez-vous l’idée d’une rupture éditoriale ?

Oui, à l’époque, le mot d’ordre était “rupture totale”. Mais il est exact que René Farabet a été “remercié” un peu rapidement. Humainement, ça s’est mal passé. Du coup, les gens ont commencé à se méfier. Cela fait maintenant presque huit ans que j’entends dire chaque saison que l’ACR va être supprimé… Des rumeurs qui viennent d’on ne sait où… Mais pour en revenir au passé, avant notre arrivée, l’Atelier avait une posture un peu exclusivement avant-gardiste sur certaines franges, certains artistes, certains mouvements. Il y avait à l’époque des traitements très pointus sur des courants tels que la musique concrète ou le nouveau roman, qui sont allés très loin dans l’expérimentation. Mais du coup l’identité de l’ACR était close sur des choix éditoriaux assez récurrents, notamment la poésie sonore (que personnellement j’adore, puisque je viens de la poésie). Ce n’est pas un reproche, ça remplissait une mission qui devait être celle d’une époque où les radios avaient une autre dimension qu’aujourd’hui. Lors des années glorieuses de l’ACR, la radio était un média prépondérant, essentiel et massif. Les producteurs avaient plus de temps, plus de moyens, les équipes étaient renforcées. L’ACR était diffusé à une heure de grande écoute et durait parfois trois heures. L’époque évidemment n’est plus la même. Lorsque l’on est aujourd’hui hors image et hors info comme c’est notre cas, on est un peu à part. Heureusement, les radios privées ou la télé font naître par contre-coup  le besoin de se reconnecter à l’expérimentation et à l’humain.

Vous vous êtes alors résolument tournés vers les artistes et les auteurs contemporains…

Il fallait rompre, redynamiser, pour renaître. Il nous fallait être à l’affut : comment se pense un travail de création aujourd’hui ? Nous sommes à une époque où les frontières entre les champs artistiques sont de plus en plus transparentes et ténues. Ce n’est pas nouveau mais cela s’assume de plus en plus. Dans un espace de création radiophonique, toutes ces formes peuvent être conjuguées parce que le son a cette capacité à rassembler. Et c’est à nous de provoquer cette rencontre.

Certes, nous travaillons toujours avec des musiciens électro-acoustiques, mais nous avons amplifié le lien avec le monde musical, la chanson, les musiques populaires, minimalistes, etc. Mais surtout nous avons ouvert du côté du design, de la chorégraphie, de l’image, des plasticiens, de l’architecture… Avec cette idée simple : quand par exemple un architecte s’empare du son, qu’est-ce que ça donne ?

Actuellement, nous avons aussi des projets avec Antony and the Johnsons, Michel Gondry, Jean Echenoz. Daniel Buren est en train de revisiter pour nous de grands entretiens avec des artistes du XXe siècle comme Duchamp, Picasso, Braque, Giacometti : il choisit des extraits dans les archives de Radio France et il intervient par-dessus, commente, interfère. C’est de l’ordre de la revisite, de l’hommage, du prolongement.

Paradoxalement, le milieu de la création sonore reproche parfois à l’ACR de se tenir à l’écart, de ne pas suffisamment faire appel à lui…

Il y a sans doute des manques mais je pense que nous sommes extrêmement ouverts. Je ne crois pas que l’on soit en dehors de ce qui se passe aujourd’hui, que ce soit dans le domaine de la musique contemporaine, de la musique électro-acoustique, de la création voire des bidouillages sonores. Tous ces genres sont régulièrement présents dans notre programmation. Dans la seconde partie d’émission (la Face B), on a pendant quelques années pas mal diffusé de choses que l’on recevait par la poste ou par Internet. Mais pour nous, la création sonore pour la création sonore, c’est un champ parmi d’autres. On est pourtant très à l’affût de démarches du genre de Silence Radio, certaines d’entre elles ont pu trouver un écho dans la Face B.

Nous allons aussi travailler avec Vincent Epplay, l’archétype du créateur sonore dans sa pureté et sa radicalité. Il ne me semble donc pas que nous soyons déconnectés de l’expérimentation la plus pure. Sauf que nous faisons de la radio et pas du son. C’est tout le problème quand on s’adresse à des artistes. L’ACR n’est pas un lieu de concert pour musiciens, pas une galerie d’art pour plasticiens, pas un livre pour auteurs. Mais une émission de radio. Avec un format défini. Il faut donc savoir articuler une proposition sur une temporalité précise et qui sache s’adresser à un public. Nous sommes souvent confrontés à des travaux ou à des projets qui sont clos, sans ouverture à une audience. Des gens nous font des propositions sans même écouter ce que l’on fait.



Quels sont les modes de fabrication d’un ACR ? Tout le monde peut-il vous soumettre un projet ?

La fabrication d’un ACR obéit à un panel de méthodes propres à Radio France qui est une machine assez contraignante… Il y a beaucoup de discussions avant de valider un projet. À 90 % du temps, nous contactons et passons commande. Nous produisons tout ce que nous diffusons. Tous les enregistrements sont faits sous la houlette d’un de nos trois réalisateurs (Marie-Laure Ciboulet, Lionel Quantin et Anna Szmuc) en suivant l’idée de l’auteur. Même si un créateur peut travailler de façon autonome chez lui, on lui demande quand même de travailler avec le matériel et le personnel de la radio, preneurs de sons, réalisateurs, etc. C’est aussi l’intérêt de chacun de travailler avec des pros du son, pour l’échange. Pour chaque ACR, le même réalisateur suit le projet du début à la fin et fait tout : montage, mix. L’auteur conduit le montage, mais forme un duo avec le réalisateur, qui reste une force de proposition.

Le fait qu’il y ait “seulement” trois réalisateurs, aussi doués soient-ils, ne risque-t-il pas sur la longueur de donner la même vision du son, les mêmes réflexes créatifs ?

Je suis conscient de ce risque, d’où ce turn-over : chaque saison l’équipe est renouvelée d’un tiers. Pour un réalisateur, concevoir une année d’ACR est très lourd. Chaque année, donc, l’équipe est recomposée, les objectifs redéfinis. De plus, ils savent s’effacer devant les auteurs quand les propositions sont suffisamment fortes.

Qu’estimez-vous ne pas avoir réussi jusqu’ici ?

Je regrette que l’on n’ait pas abordé l’univers de la mode, même si je suis en contact en ce moment avec Hedi Slimane. Nous pourrions aussi faire plus de direct. Ce n’est pas que l’on manque d’audace, mais un direct doit se justifier et avoir sa propre exigence. J’ai proposé à la Villa Médicis le concept d’une  radio éphémère : on s’installe dans ce lieu à la personnalité forte où il des artistes de toutes disciplines peuvent produire, écrire du texte, jouer de la musique, et nous pensons avec eux une heure vingt de programmation en direct. Cela permettrait de renouer avec l’idée de radio dans toute son excellence, dans tout son potentiel et mettre à contribution tout le monde pour créer une station éphémère. Toutes les formes traditionnelles de la radio seraient déclinées en une heure vingt. J’ai aussi un projet que j’aimerais mener avec Michel Butel, le créateur de l’Autre Journal. Je rêve d’en faire l’équivalent radiophonique, un rendez-vous régulier qui serait une revue sonore qu’on pourrait offrir à des magazines comme Vacarme.

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Lire aussi notre article sur les 40 ans de l’Atelier de Création Radiophonique. L’ACR, c’est tous les dimanches de 23h à 0h20 sur
France Culture. À suivre, entre autre choses : Sweet bird of youth, une carte blanche au styliste et photographe Hedi Slimane, le 22 novembre.

 

1 Le duo Frank Smith – Philippe Langlois était complété en 2002 par Marina Babakoff, partie quelques mois après à New York.

2 Illustrations : autocollant et extrait de la fiche technique de l’ACR remix de Pierre Giner / Patrick Vidal sur la ligne 11 du métro parisien et au kiosque du Jardin du Luxembourg pour la Nuit Blanche 2009.

2 Réactions

  • nessa dit :

    bonsoir j’arrive sur cet article tres technique pour ma part ;-) via wikio où il est tres bien noté mais pourtant non classé dans un catégorie (non colorisé)??? allez savoir…. en tout cas j’en ai profité pour voter pour tous les articles de ce blog, petit coup de pouce entre blogueurs même si je ne sais pas si ça sert à grand chose ….
    bonne fin de soirée et bon dimanche :-)

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