À la recherche du temps présent

Messe pour le temps présent : pour plusieurs générations d’oreilles, l’œuvre hybride entre pop et électroacoustique de Pierre Henry et Michel Colombier (et son morceau emblématique Psyché Rock), a été une véritable révélation, pour ne pas dire une « révolution » auditive. Après avoir reconstitué sur scène le studio d’enregistrement de The dark side of the moon des Pink Floyd1, Thierry Balasse et la compagnie musicale Inouïe s’attaquent à cet autre mythe de la musique du XXe siècle, en faisant jouer la Messe « live », au plus près des sons de l’époque. Récit d’une (re)création hors du commun.

Créer le temps présent

Nous sommes en 1954, un homme pousse la porte du Studio d’essai de la RTF, rue de l’Université, un laboratoire radiophonique expérimental. Il vient découvrir les musiques que Pierre Schaeffer et Pierre Henry inventent à partir du potentiel musical des bruits. Ils ont déjà composé quelques études et leur première « musique concrète » : la Symphonie pour un homme seul.

L’homme singulier qui vient les écouter est le jeune chorégraphe Maurice Béjart ; il repart avec une bande de la Symphonie sous le bras. Deux mois plus tard, Béjart les rappelle : « Vous pouvez venir, c’est fait », et leur présente la chorégraphie que cette musique lui a inspirée.

Pierre Henry s’extirpe alors de l’univers radiophonique pour se rendre au Théâtre de l’Étoile, aujourd’hui disparu. Il y passe trois mois où il invente une manière de jouer sa musique devant un public. « J’interprétais avec les potentiomètres et les haut-parleurs », raconte-t-il dans le Journal de mes sons 2. Une grande amitié naît entre Béjart et Henry, et une quinzaine de collaborations vont suivre : Haut-Voltage, Tam-Tam, Le concerto des ambiguïtés… Pierre Henry voulait « que les gens viennent à [ses] concerts comme s’ils s’asseyaient devant un très gros poste de radio. (…). Il faudrait qu’ils décuplent ainsi leurs sensations musicales. Cette musique n’aurait pu exister sans la radio. »3

Je voudrais que les gens viennent à mes concerts comme s’ils s’asseyaient devant un très gros poste de radio. Pierre Henry

À la fin des années soixante, le rock s’électrise et s’empare d’une nouvelle lutherie électronique. Il se divise en chapelles : garage rock, rock psychédélique… Pierre Henry convient qu’il s’y passe des choses intéressantes. Béjart lui passe commande d’une musique pour son prochain ballet prévu pour le festival d’Avignon de 1967 ; Henry va alors chercher Michel Colombier réputé pour ses arrangements pop. Leur Messe pour le temps présent fait un tabac. Et plus encore, le morceau Psyché Rock est repris dans kyrielles de publicités et autres génériques d’émissions de radio, remixé par une légion de musiciens, puis par Pierre Henry lui-même.

La Messe pour le temps présent, vendue alors à 300 000 exemplaires vinyles, connaît un succès sans fin. Pour beaucoup, il sera le premier disque acheté de musique contemporaine. La notion de « temps présent » résonne sans doute plus fortement dans un milieu populaire enclin à des fins de mois difficiles que dans d’autres qui peuvent construire un héritage sur plusieurs générations.


Verso du 33 tours de la Messe pour le temps présent (1967)

Rappelons que nous sommes alors en pleine effervescence dans les milieux culturels ; Antoine Vitez, puis Jean Vilar, s’attachent à fabriquer de « l’élitaire pour tous » ; ils « libèrent » le spectacle vivant au festival d’Avignon, entrent dans les écoles et les usines et accolent « populaire » aux mots théâtre et national. Dans cette veine, Pierre Henry trouve malin de graver sur le disque de la Messe pour le temps présent des pièces plus radicales dont il est le seul compositeur : La Reine verte qui propose un autre rock électro, Le voyage, une pièce de larsen, et des extraits des Variations pour une porte et un soupir.

Des compositions plus exigeantes à l’écoute ? Pas si sûr, pour peu que l’on s’essaie à écouter différemment. Et peut-être que c’est cette « porte »-là, celle d’une écoute musicale émancipée des codes classiques, qu’ouvre alors Pierre Henry. Avec les Variations révélées au grand public grâce à la Messe pour le temps présent, chacun·e peut entendre – et peut-être même jouer à la maison – la musicalité d’une porte, de soupirs, ou de tout autre « objet sonore ». Résonne alors cette phrase de Victor Hugo que Pierre Henry aime citer : « Tout bruit écouté longtemps devient une voix. » Ces allers-retours entre le familier et l’inconnu imprègnent l’ensemble du travail de Pierre Henry, bien au-delà de la Messe pour le temps présent.

Théâtre de la Cité Internationale, le 8 octobre 2015. Des hauts-parleurs devant le rideau de scène, pas encore levé. (photo © Patrick Berger)

Théâtre de la Cité Internationale, le 8 octobre 2015. Des hauts-parleurs devant le rideau de scène, pas encore levé.
(photo © Patrick Berger)

Remonter le temps présent

Nous sommes au début des années 2000, voilà déjà 20 ans que Thierry Balasse explore les techniques du son et leurs potentiels musicaux au sein de sa compagnie, Inouïe. Il a déjà accompagné Pierre Henry en Amérique du Sud pour travailler à la diffusion du son dans l’espace avec Étienne Bultingaire, compagnon de route et interprète du compositeur. Thierry Balasse lui propose une chose folle : remonter la Messe pour le temps présent avec des instrumentistes et des sons électroniques au plus proche de ceux que le compositeur, âgé aujourd’hui de 87 ans, a inventés en 1967. Cela n’avait jamais été tenté.

Pierre Henry est on ne peut plus clair : « C’est une très mauvaise idée. »

Pierre Henry argumente :

  1. Il est fatigué d’être associé à cette musique-là.
  2. Cette musique, fixée sur support, peut être projetée sur un orchestre de haut-parleurs, mais elle n’est pas faite pour être jouée.

Les années passent. Thierry Balasse insiste de temps à autre. Il est sur le point d’abandonner, mais écrit une dernière lettre à Pierre Henry4. Dans ce long courrier qu’il nous a amicalement confié, Thierry Balasse raconte qu’il se sent « passeur d’une musique qui n’aurait pas besoin de lui ». Il suggère que le public puisse éprouver un réel plaisir à entrer dans une écoute inédite que provoque la musique concrète, donnant à voir les synthétiseurs, les magnétos, les cadres de piano, tout l’instrumentarium, toute l’exploration sonore que Pierre Henry a menée « pour que cette pièce ne soit pas un “rock” de plus mais une pièce révolutionnaire. »

De façon plus inattendue, Balasse appuie son argumentaire sur le mémoire de philosophie de Jean Jaurès, intitulé « De la réalité du monde sensible », une recherche consacrée au son : « Un son nouveau, c’est la révélation d’une parcelle d’âme inconnue ». Et laisse cette phrase de Jaurès en suspens à la fin de sa lettre : « Le courage, c’est savoir qui on est. » Tout bascule. Thierry Balasse reçoit une réponse très simple de Pierre Henry : « Le courage, c’est de savoir avec qui on est. Je suis avec vous. » Et dans la foulée, Henry lui confie toutes les bandes de la Messe pour le temps présent : d’un côté les enregistrements du groupe pop de Michel Colombier, de l’autre, les sons électroniques qu’il a posés sur la musique de Colombier.

Lettre de Pierre Henry a Thierry Balasse -

Thierry Balasse, jouant des larsens. (photo © Patrick Berger)

Thierry Balasse, jouant des larsens. (photo © Patrick Berger)

Quand Thierry Balasse se lance dans une écoute chirurgicale

Nous sommes au printemps 2015 dans un studio du Centre de création musicale La Muse en Circuit à Alfortville. Thierry Balasse règle les magnétos pour écouter les enregistrements de Michel Colombier. Première stupéfaction. Thierry Balasse se confie : « J’ai pu dire, comme beaucoup, que sans Michel Colombier, il n’y a pas de Messe pour le temps présent. Et là, je me rends compte que cette musique n’a finalement que peu d’intérêt sans les sons électroniques. » Un peu plus tard, deuxième stupéfaction : un morceau inédit, un slow. Une discussion avec Pierre Henry plus tard et les souvenirs de ce morceau oublié ressurgissent. Il s’appellerait Mort, il aurait peut-être été utilisé pour le ballet de Béjart. Et de surprise en surprise, en fouillant dans les bandes des sons électroniques, il découvre un morceau de la même durée qui se superpose parfaitement avec le slow de Michel Colombier. Cette découverte ravit Thierry Balasse et le plonge immédiatement dans un abîme de doutes :

Dois-je révéler ce morceau secret ? Et comment ? Thierry Balasse

Pour le moment, road trip de printemps dans l’imposante voiture de la compagnie Inouïe. Destination Saint-Aoustrille, non loin d’Issoudun dans le centre de la France. Là-bas se cache une mine pour qui s’intéresse à la lutherie électronique et aux matériels de radio : l’imposant Centre Historique de la Diffusion Radiophonique, situé au pied du très puissant émetteur d’Issoudun5. Le bâtiment gigantesque pourrait sans rougir servir de décor à un film de science-fiction. Et avec lui, ses habitants occasionnels, réunis en assemblée générale annuelle. Le mot mélomane semble faible devant ces amoureux des machines du service public de la Radio-Télévision Française. Thierry repères des haut-parleurs à pavillon magnifiques. Timidement, il demande s’il peut les emprunter au responsable du lieu. Ce dernier répond les yeux pétillants : « Tu repars avec tout ce que tu veux, on va faire une liste. Les câbles de ces pavillons doivent être rafistolés et tu ne vas pas me priver de mon plaisir de souder. » Le coffre se remplit de trésors, dont le filtre électronique derrière lequel Pierre Henry pose sur la pochette de la Messe.

Larsens de console, instruments analogiques et autres ressorts musicaux

Fin avril 2015, nous retrouvons Thierry Balasse dans le studio de la Compagnie Inouïe à Alfortville. Il vient de faire une découverte apaisante. Une des textures les plus importantes de la Messe pour le temps présent provient de larsens de console. Et Thierry se dit : « Quitte à retrouver le son de larsens de console, autant faire des larsens de console. » Et voilà comment une console se verra câblée à l’envers et à la verticale sur scène sous les projecteurs. La recherche des timbres d’origine le grise tandis qu’il peaufine la distribution. D’un côté les musicien·ne·s chargé·e·s de retrouver les sons électroniques de Pierre Henry (Cécile Maisonhaute, Benoît Meurant, Thierry Balasse) et de l’autre côté, un orchestre pop d’amoureux·ses du son, chargé de jouer la partition jamais éditée de Michel Colombier (Éric Groleau, Éric Löhrer, Élise Blanchard, Antonin Rayon). Là n’est pas la préoccupation première de Thierry Balasse qui choisit « des instrumentistes bien meilleurs que lui » selon sa propre appréciation. Chacun·e a pour mission de trouver la guitare avec le bon son, la bonne batterie, le bon ampli. Sa principale inquiétude :

Retrouver le timbre propre à Pierre Henry, les sons électroniques et inventer des gestes musicaux pour la scène, sachant que les instruments principaux de Pierre Henry sont le magnéto à bande et le montage.

C’est là que tout se corse. Début mai, la compagnie Inouïe s’enferme à la Halle aux cuirs, une résidence artistique non loin de La Villette, avec les premiers instruments électroniques récoltés. Quelques trouvailles par-ci, par-là. « On rame », avoue Thierry Balasse. « Par exemple, le son que Pierre Henry appelle “ressort” ne fonctionne pas avec des ressorts, peut-être une réverbération à plaque, sur laquelle il faisait vibrer des ressorts… » Il découpe une cymbale pour qu’elle prenne la forme d’un ressort et pose des pièces de monnaies dessus. Mailloches à la main, il fait des essais, il y est presque. De l’autre coté de la scène, Cécile Maisonhaute, pianiste, claviériste, se permet une étrange audace : elle invente une notation de sons électroniques et, peu à peu, révèle une construction rythmique qui n’apparaissait aux oreilles de personne. Dans son coin, Benoît Meurant est au Synthi AKS, un instrument qui n’existait pas en 1967. Il trifouille les potentiomètres et s’exclame : « Oublier la note ! ». Et la recherche timbrale prend toute son ampleur. « Je n’ai jamais aimé les notes » avouait Pierre Henry6. Thierry est toujours en train de faire résonner sa cymbale découpée, il sort une petite pochette et remplace les euros par des francs : révélation ! Une recherche sincère et profonde du timbre et du rythme guidera toute l’écoute de la compagnie.

Autour de Thierry Balasse : un magnétophone à bandes, le filtre électronique de Pierre Henry, la fameuse console câblée à l’envers, la fameuse cymbale-ressort. (photo © Patrick Berger)

Autour de Thierry Balasse : un magnétophone à bandes, le filtre électronique de Pierre Henry, la fameuse console câblée à l’envers, la fameuse cymbale-ressort. (photo © Patrick Berger)

Benoît Meurant jouant du spatialisateur, un appareil conçu au GRM dans les années 1950 et reconstruit par la compagnie. (photo © Patrick Berger)

Benoît Meurant jouant du spatialisateur, un appareil conçu au GRM dans les années 1950 et reconstruit par la compagnie. (photo © Patrick Berger)

Entre pop et électroacoustique : une double écoute

Fin juillet, tout le monde se retrouve dans le sud de la France pour travailler sur la fusion de l’ensemble pop et des musicien·ne·s électroniques. Ils et elles découvrent le grand plaisir à jouer ensemble cette palette de sons si particuliers. Peut-être est-il temps de résoudre ce que Thierry Balasse appelle un paradoxe – flagrant pour qui connaît bien la Messe pour le temps présent. Dans quelle écoute se situe-t-on ? Quelle est la démarche des compositeurs ? Quelle est l’intention ? Et comment construire un spectacle pour dévoiler cette écoute-là ? Peut-être serait-elle double :

  • Une écoute rassurante, joyeuse, pour laquelle on aurait des repères : voir des instrumentistes de la scène, s’accrocher à un rythme, retrouver un morceau aussi connu que Psyché Rock, peut-être même le fredonner.
  • Une autre plus profonde : provenant de la musique diffusée sur des haut-parleurs partout dans le théâtre, en proposant un travail électroacoustique pur, en plongeant dans un monde sonore inexploré, « une parcelle d’âme inconnue », disait Jaurès.

Il s’agit alors de provoquer une circulation entre ce qui serait familier et inconnu, ce qui serait plaisant à écouter et peut-être un peu déstabilisant, mais toujours dans un profond respect du public.

Théâtre de la Cité Internationale, le 8 octobre 2015. (photo © Patrick Berger)

Théâtre de la Cité Internationale, le 8 octobre 2015.
(photo © Patrick Berger)

Nous sommes mi-septembre, il ne reste plus que deux semaines de résidence à la Maison de la Musique de Nanterre avant la première, le 3 octobre 2015. Yves Godin s’affaire à développer une scénographie épurée qui dévoile cette double écoute. Étienne Bultingaire règle des dizaines de haut-parleurs, savamment dispersés dans le théâtre, depuis une console installée au beau milieu du public. C’est enfin la naissance du Concert pour le temps présent, de la Compagnie Inouïe. De nombreuses références à la radio surgissent ça et là, par exemple, la voix de Maurice Béjart.

Qu’est devenu le morceau inédit Mort ? Pour répondre à cela, il faut se rendre au concert et surtout, à la fin, rester dans la salle. C’est une tradition de la compagnie, on ne se quitte pas comme ça : les moments de partages sont précieux et il faut les apprécier jusqu’au bout. Thierry Balasse n’est jamais aussi heureux que lorsque quelqu’un du public vient lui dire : « Mais alors, je ne savais pas qu’il y avait autant de beauté dans le frottement de deux noix. » Ou encore mieux : « Pour la première fois de ma vie, je vais rentrer chez moi à la fin d’un concert en me disant que j’ai le droit de faire de la musique. » Là seulement, la compagnie Inouïe estime avoir fait son travail en perpétuant la petite révolution musicale amorcée par Pierre Henry et Pierre Schaeffer.

Prochaines dates du Concert pour le temps présent en 2016 :

  • 28 janvier / TAP, scène nationale de Poitiers
  • 2 février / La Passerelle, scène nationale de Saint-Brieuc
  • 4 février / Le Quartz, scène nationale de Brest
  • 9 février / Le théâtre de Macon, scène nationale
  • 12 février / L’Orange Bleue, Espace culturel d’Eaubonne
  • 23 février / le Théâtre, scène nationale de Saint-Nazaire
  • 26 février / Théâtre Anne de Bretagne, scène conventionnée de Vannes
  • 2 mars / La Filature, scène nationale de Mulhouse
  • 4 mars / Scènes du Jura, scène nationale, à Dole
  • 10 et 11 mars / MCBourges
  • 24 mars / Tandem Arras-Douai, scène nationale
  • 3 mai / Agora de Boulazac
  • 27 mai / L’Arsenal, Metz en scènes, à Metz

Notes :

1 Le spectacle de la compagnie Inouïe, La face cachée de la lune, a été joué une centaine de fois.
2 Pierre Henry, Journal de mes sons, Actes Sud, 2004.
3 ibidem.
4 Par ailleurs, Pascale Henrot, ancienne directrice du Théâtre de la Cité Internationale, et Christian Zanési, ancien directeur du Groupe de Recherche Musicale, l’ont également fortement incité.
5 Il diffuse aujourd’hui les programmes de Radio France Internationale à l’étranger.
6 Pierre Henry, Journal de mes sons, op. cit.

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